samedi 16 juin 2007

Critique Télérama de "la cage aux phoques"


Jusqu’à quand les « Gabinets », une prétendue troupe théâtrale au nom ridicule, va-t-elle continuer à produire de navrantes comédies « musicales » qui sont une atteinte non seulement au bon goût, mais aussi à l’idée qu’on peut se faire de l’art dramatique ?
Leur dernier chef d’œuvre, dénommée spirituellement la « Cage aux phoques », est peuplée de calembours approximatifs et de plaisanteries homophobes qu’ils qualifient sans doute d’humour, mais qui ne parviendraient pas à arracher un sourire au plus tolérant des spectateurs.
Ce serait leur faire trop d’honneur que de dévoiler le sujet de l’intrigue, plus apte à susciter la répulsion que la sympathie, et qui n’est qu’une nième variation sur le thème du naufrage. Comédie de boulevard ? Même pas. Ou alors à peine au niveau du trottoir.
Une musique bruyante et répétitive et des ballets qui auraient leur place dans un lieu d’aisance auraient au moins l’avantage de suspendre de temps à autre ce flot d’insanités, si les auteurs n’avaient cru bon de truffer leurs rengaines de propos sexistes ou même carrément scatologiques.
Qu’on ait l’esprit potache à quinze ans et l’esprit carabin à vingt peut se comprendre, mais l’âge moyen des acteurs interdit l’indulgence complice qu’ils voudraient sans doute nous voir manifester.
Si vous souhaitez échapper à ce genre de pantalonnade, allez plutôt voir cette semaine au Théâtre Thermidor la superbe pièce de Schloldorfenberg « Vas-tu à la pêche ? » écrite pour deux personnages : dans un décor volontairement dépouillé – une chaise et un bocal de poissons rouges-, deux personnages dont l’un est mal-entendant et l’autre aphasique, échangent des répliques rares mais pleines de dramatiques fulgurances.
Des grincements de porte et des bruits de rue ponctuent le déroulement de l’œuvre, sévère et pourtant d’une étrange gaîté, qui nous promène avec une invention audacieuse dans un univers improbable où l’on ne sait plus si les délires fétichistes sont rêvés ou réellement assumés. Le spectateur s’égare cette sarabande de silences signifiants pour mieux se retrouver sur la poignante réplique du malentendant « Ah, je croyais que tu allais à la pêche !». Cette incertitude laisse au public un territoire imaginaire où il peut se choquer, voguer. Ailleurs et vite. Avec une délicieuse liberté.
Ce spectacle de haute tenue n’aurait pu cependant voir le jour sans le soutien financier du Conseil Général des Hauts de Seine, du Ministère de la Marine, de la Fondation Groutchevski, de la MJC des Minguettes, ainsi que de la ligue contre la maladie de
Schnozer. On ne dira jamais assez que ce théâtre alternatif témoigne d’une politique inventive, reflétant l’exception culturelle française, même si le public est parfois réticent à accepter des innovations qui lui permettent pourtant d’accéder à des concepts autrement plus dérangeants que les pitreries dont nous avons (trop) parlé.

Fosto



Le Figaro Littéraire, 10 octobre 2008
Les personnages de Faust et de Don Juan sont réexplorés régulièrement par la littérature et le théâtre parce qu'ils incarnent des mythes fondamentaux de la pensée occidentale. Tous deux se renvoient dans le miroir leur image de séducteurs qui ne reculent devant rien pour satisfaire un ego démesuré, suscitant des passions qu'ils ne méritent pas.
En préférant l'enfer au salut de leur âme, ils acceptent et valorisent une culpabilité latente: voué au péché originel, l'homme naît coupable et ne peut échapper ni à la faute
( la Faust ? ), ni au châtiment promis et mérité.
Et puisque les chances d'échapper à la damnation sont infimes, les conduites existentielles sont restreintes : il faut choisir entre transiger petitement avec le péché, ou au contraire appuyer sa vie sur les contre-valeurs du mensonge et de l'orgueil.
Les auteurs de Fosto ont choisi de traiter le drame Faustien sous la forme d'une comédie burlesque et grinçante, camouflant derrière le masque de la dérision la profondeur du sujet.
Présenté sous les traits d'un naïf à l'instant de signer le fameux pacte, Fosto est devenu quarante ans plus tard un artiste mégalomane auréolé d'une gloire dont il sait qu'elle n'est pas due qu'à son talent. Il a assumé sa tricherie jusqu'au dernier moment, mais on comprend qu'il a compté secrètement, après chaque salve d'applaudissements, les minutes qui le séparaient de la scène finale.
Pour ses adieux, il vient saluer une dernière fois, sans regrets ni remords, le seul public qui lui importe encore, composé pourtant de faux amis, d'une famille qui l'exploite et de valets dociles.
Enfin, il va pouvoir dire la vérité sur Fosto. Mais est-il enfin sincère ou continue t'il à mentir ?
Derrière la provocation et le cabotinage, son angoisse transparaît :"qu'est ce que je viens encore de signer ? ", question qu'il se pose à plusieurs reprises, en dit long sur sa réelle sérénité.
Ce qui sauve son personnage du total cynisme est qu'il veut partir en véritable artiste, échappant un instant à la malédiction par la mise en scène de sa propre disparition.
Pour mieux souligner sa démarche, il la double de l'artifice du " théâtre dans le théâtre", et laisse à ses domestiques le soin d'expliquer comment Fosto est né, se réservant celui de dire comment il va s’en aller. Tentative de justification ou ultime mortification ?
Mais sa référence évidente n'est pas Sinatra, ses amours et ses maffieux, mais bien Molière mourant sur la scène en interprétant sa propre pièce. Les allusions foisonnent : Don Juan, puis Tartuffe, autre menteur emblématique qui tarde à apparaître en scène, puis le Malade Imaginaire expliquant aux incrédules qu'il est gravement atteint. Quant aux saynètes du troisième acte, elles renvoient, bien sûr, au traitement salvateur infligé au Bourgeois Gentilhomme pour le guérir de sa prétention.
Une lecture philosophique de cette farce expliquerait sans doute que Fosto accomplit par le simulacre de sa mort un véritable chemin initiatique, qui doit permettre à sa vraie personnalité de renaître après avoir rencontré la souffrance du corps avec les médecins, la peur de la mort avec les croque-morts, la perte des biens matériels avec le notaire et celle de l'espérance même avec le prêtre.
Seule Marguerite, nullement dupe de serments dont il n'attend même pas qu'ils sonnent juste, réussit quelques instants à rompre le cercle dans lequel il s'est lui-même enfermé.
Mais, incorrigible orgueilleux poursuivi par son obsession de la punition, Fosto qui n'a finalement rien compris, n'échappera pas à son destin.
La fin de la pièce est-elle une ultime pirouette, une conclusion amère, ou le simple constat qu’on ne gagne jamais à narguer plus fort que soi ? C’est au spectateur qu’il appartient de jeter à Fosto la première pierre…


Oedipe

Je le hais.
Ma haine est née à ma première parole et ne finira qu'avec ma dernière pensée, pour tout ce qu'il a fait de moi, pour tout ce qu'il m'a forcé à apprendre, autrement dit pour tout parce qu'il m'a tout appris, et que c'est justement pour cela que je le hais.

Le nom des fleurs et celui des étoiles, le décompte des arbres de la forêt, la force du vent quand il soulève des flétris de feuilles affolées, toutes ces choses pourtant, j'aurais aimé qu'il me les enseigne, mais jamais il ne m'en a parlé.
Ce que je sais de lui et par lui, c'est le vertige des courbes tendant vers l'infini, les méandres du calcul intégral, les asymptotes et les hyperboles, les matrices et les ensembles, et les nombres réels ou imaginaires écartelés dans des espaces à cinq dimensions parmi les masses anéanties par la vitesse de la lumière. Je sais aussi les noms des particules impalpables qui vivent une fraction de seconde dans les cœurs brûlants des réacteurs avant de se déchiqueter dans le néant, quarks, mésons, bosons, gluons, litanie de l'invisible, cortège de fantômes inventés par les prêtres obscurs de la physique quantique.

De ce monde dans lequel il m'a fait pénétrer de force, rien n'est vrai, tout est symbole, abstraction, calculs et mise en équation du hasard, alors qu'au dehors s'allonge le ruban beige de la route, sous le couvert des bosquets croulants de fruits sauvages, dans les odeurs confuses de l'été.
Je n'ai rien voulu de tout cela, c'est lui qui toujours a voulu pour moi, depuis l’enfance qu'il m'a volée jusqu'à ce jour qui devrait être comme tous les autres, où je devrais apprendre encore, devant les pages blanches et les écrans gris, moi si avide de l'autre coté des choses, celui où la vie coule librement entre les doigts comme l'eau fraîche des rivières.
Aujourd'hui, il me faudrait encore comprendre le pourquoi, moi qu'un "parce que" aurait satisfait. Parce que c'est comme ça, voila tout. Mais non. Il va m'expliquer que c'est parce que sinus, parce que logarithme, parce que, parce que, démonstrations sans faille étayées par des formules interminables que je répèterai jusqu'à l'écœurement, jusqu'à bannir l'ombre de l'erreur et de l'oubli.
Et si j'oublie quand même, il me privera encore une fois de liberté, il m'enfermera le dimanche dans cette pièce dont la fenêtre étroite donne sur le toit, n'offrant au regard que la couleur des cieux, et les nuages, les merveilleux nuages qui défilent en troupeaux innombrables. Jusqu'à ce que je sache ce que j'aurais dû savoir, que je sois redevenu le meilleur, celui qui sait quand les autres ne savent plus, au mépris de ma force qui s'en va toute seule, serrée dans le fil monotone des jours et des ans.

Mais moi, je n'en peux plus. Je veux voir la vie qu'il fait lorsqu'on tient une fille dans ses bras et qu'on l'inonde de ses mots d'amour, connaître d'autres inconnues que celles des équations, courir comme volent les oiseaux loin de la terre, faire couler dans mes veines les liqueurs qui dissolvent la pesanteur du corps, avoir froid et aimer la froidure, être las et chérir ma fatigue, ne plus rien voir de cette ville dont je ne supporte que les marronniers qui secouent leurs feuilles mortes sur les trottoirs mouillés.
Un jour pourtant, j'ai essayé. J'ai fait dériver mes intégrales vers l'infini, j'ai divisé par Log et par zéro, mes sinusoïdes sont venues s'écraser sur l'abscisse au lieu d'atteindre leur plateau, et j'ai cru avoir gagné car il n'a rien dit, comme si tout ce que j'avais voulu rendre faux n'était rien qu'une poussière insignifiante dans la froide mécanique de la pensée .
Mais il m'a laissé dans la chambre pendant des semaines, jusqu'à ce qu'en pleurant de rage, j'accepte de reprendre mes exponentielles là où j'avais voulu les abandonner.
Et des jours encore ont succédé aux jours, mais quelque part, au fond de moi, en un territoire inconnu occulté depuis ma naissance, quelque chose avait changé, comme une ombre que l'on devine malgré les épaisseurs des ténèbres, et dont on suit longtemps la trace impalpable sans en discerner la matérialité.


*******


Ai-je dit qu'il savait tout ? C'est faux, il ne sait rien de moi, sinon un peu d'écume à ma surface, alors qu'au cœur de ma vague roule en grondant le flot secret de ma passion.
Car depuis ma première parole jusqu'à ma dernière pensée, je ne vis que pour elle, elle qui aime voir l'eau des torrents nous faire trébucher dans ses remous en riant de bonheur, elle qui mêle l’harmonie de son visage et sa couronne de cheveux sombres à mes boucles blondes et arrête les pleurs au bord de mes paupières lorsque vient l'heure de nous quitter déjà, elle enfin vers qui crie mon corps lorsqu’avec dégoût, je m'épands dans ma main au fond de mes nuits solitaires.

Mais que viennent sa voix, son souffle, son regard aux si longs cils et mon âme enchantée retrouve son chemin, étonnée du calme indicible et de la lumière qui baigne le monde quand, ma joue collée contre la sienne, je m'abandonne en elle en la voyant si mienne. Car c'est vers elle que coule ma vie, même si une part de moi prétend qu'elle n'est qu'un objet mental inventé par mon désespoir, mais ce n'est pas vrai, car je sais que demain, je me loverai dans ses bras et fondrai sous sa caresse, je la verrai légère et vive, et nous irons nous offrir éperdus au vent mauvais de l'automne.

Qu’elle parle de lui, et j'arrête aussitôt ses mots d'un doigt posé sur ses lèvres, car ce n'est pas elle qui n'existe pas, c'est lui. Seulement lui qui n'est pas plus qu'une machine à apprendre, et que je hais alors que je suis né pour partager l’amour et non la haine. [1]
D'autres que moi, j'en ai croisé parfois, avec un père qui les regarde quand ils se roulent dans l'herbe et ramènent chez eux des paniers de grenouilles et de baies des bois, et dans leurs yeux passent une lumière que j'ai vainement cherchée dans mon miroir, seul dans la maison, pendant le peu qu'il me consent avant de reprendre le travail.
Comme je voudrais qu’il me dise de temps en temps des mots qui ne seraient faits que pour moi, des mots pour rien, des mots qui n'auraient pas de sens, pas de logique, juste des mots qui vivent comme on chante quand on a peur dans le noir. Alors je crois que je pourrais l'aimer un peu, juste assez pour supporter ses leçons, et ne plus étouffer de colère en voyant se lever chaque soleil dont il me prive.

Pourtant, il s'est passé quelque chose entre nous, un soir de cet hiver, alors que je butais sur un mur de différentielles opaques et arachnéennes. Ce soir là, mes doigts ont quitté le clavier, mes yeux se sont détournés de mes livres, et je l'ai regardé en lui disant que j'allais le tuer.
Un instant, j'ai senti que quelque chose frémissait en lui, le temps d'un vertige, mais il n'a rien dit, pas plus que les autres fois, comme si ma parole était dépourvue de sens, comme si ce que je venais de dire n'existait pas. Puis le cours a repris, et s'est achevé quand j’ai simplifié les derniers signes de l'équation, mais lorsque s'est refermé ce bref halo de silence, j'étais devenu dur comme du métal rougi trempé dans la neige, et depuis lors, cette pensée ne m’ a plus quitté.

J'ai tout essayé depuis, je le jure, j'ai lutté, j'ai fait claquer ma volonté contre la sienne, mais plus rien n'a pu faire vibrer en lui la moindre corde, ni passion, ni colère, ni tendresse, rien, rien.
Mais ce que je lis maintenant sur mon visage, ce n'est plus le regret, ni la tristesse, c'est la brillance aveuglante d'une lame affûtée, la colère en fusion, le rouge écarlate de la haine totale, l'inextinguible soif du meurtre et l’envie de voir régner la justice. Car j’appelle juste celui qui peut rêver son rêve et injuste celui qui le réveille à l’instant de l’extase, et le juste à la joie quand vient le jugement et que l’injuste tremble [2] .


Longtemps j'ai cherché le moyen d’en finir, j’ai même envisagé de détruire sa vie avec la mienne, avant d’arrêter enfin mon choix sur ce geste brutal. Avant de découvrir derrière l’établi cet objet oublié, ce marteau d'acier dont je polis le manche de mes caresses. Il y a des semaines que je m'entraîne à le faire tournoyer plus haut que ma tête, pour qu'il devienne prolongement de mon bras, membre terrible endurci par l'exercice, instrument obligé de son supplice. Et moi qui fut si faible, me voici maintenant habile à le brandir si vite que son éclat n'a pas le temps d'apparaître, et prompt à l'abattre sans trembler sur les corps froids des objets, substituts inertes de son être que j'écraserai jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien de reconnaissable. .
Mille fois, j'ai répété la scène, imaginé les contretemps et les impondérables, entre l’ultime seconde et l'accomplissement du geste, et voilà, je suis prêt, je suis prêt.
Ma haine me porte comme un flot, mon pouls affolé bat sans trêve le sang de mes artères, et j'écoute en silence, comme un tambour de guerre, la vibration profonde de sa musique barbare.

Cette nuit, alors je reposais dans mon lit, les vibrantes clartés des étoiles me parvenaient par le soupirail entrouvert, simples étoiles de la nuit, sans les quasars, les pulsars, les trous noirs et les naines blanches. Je n’ai pas dormi, et au long des heures qui tombaient comme des gouttes d’eau, je les ai vu apparaître, passer au-dessus de moi et s'en aller sans hâte, tandis que je rêvais à l'infini des mondes possibles.

L'aube s’est annoncée dans l'odeur de la brise, et j’ai guetté l'apparition de l'œil rouge de l'astre, qui se levait sur le premier matin de ma vie.. Dès que tout sera fini, j'irai la chercher, puis nous partirons jusqu'aux extrémités de la terre, face aux fracas de la mer et aux silences des cimes, et on ne nous retrouvera jamais. Je me viderai la tête de tout ce que je sais, je n'apprendrai plus rien de ce qui n'est pas elle, et le temps nous verra rouler l'un contre l'autre dans une intense et éternelle étreinte.

Voici le jour enfin, ce jour si différent des autres. Fatigué de ma veille, je m'essaye à marcher, lever les bras, et faire bouger mes muscles comme un athlète avant l'épreuve. Mon corps me répond qu'il est là, qu'il saura faire le geste tant de fois répété. Mais il tremble pourtant, qu' a t'il donc ? ne lui ai- je pas donné assez pour supporter les derniers instants qui nous séparent, lui et moi, de notre libération ?
Ma gorge est nouée par la peur. L'arme est là, devant mes yeux, je la contemple sans oser encore la saisir.
Se peut-il qu’elle suffise à faire mourir mon ennemi, moi qui crois encore en sa toute puissance ?

Comme les choses sont simples lorsque l'angoisse se retire comme la marée basse, flot empoisonné, bête affreuse logée depuis toujours au fond de mon être.
Je quitte ma chambre, je prends le chemin qui me conduit vers lui, comptant mes pas pour ne plus penser à que ce que je vais accomplir. L'objet pesant caché sous mes vêtements, j'approche du lieu où il m'attend. Mon cœur est en chamade, mes doigts sont gourds, mon corps défaille, je ne pourrai pas.
La porte s'ouvre, je pénètre dans la salle de cours, comme tous les jours.

Je le regarde et me dis qu'il sait, qu'il doit savoir, comment en serait-il autrement puisqu'il sait tant, puisqu'il sait tout. Et pourtant je ne l'ai dit qu'à moi-même, noir dessein chuchoté dans ma tête pour ne pas qu’il m’entende. J'ai peur, j'ai peur, et je sens déjà sa volonté peser sur la mienne, me serrer comme un garrot.
Vite, vite, réveiller ma haine et l'attiser de mon souffle, la faire monter jusqu'à mes extrémités, l'amplifier comme un écho furieux frappant la paroi de la montagne.

Je me détourne, et ma main plonge sous le bureau, se referme sur le manche froid du marteau, ma poitrine me fait mal, mon bras est lourd, je ne veux pas, je ne pourrai pas, mais je ne peux pas reculer, je ne peux plus !

Et soudain, vient le calme. C'est là que je dois frapper.
Maintenant.
Mon membre armé se soulève, et, avec un cri terrible, je l'abats, je l'abats sur sa mémoire morte, écrasant, dispersant, désintégrant ses circuits maudits et ses microprocesseurs.




« La vengeance procède toujours de la faiblesse de l’âme qui n’est pas capable de supporter les injures »

La Rochefoucauld
[1] Sophocle Œdipe-Roi
[2] Bible, Livre des proverbes, 14, 15

Soleil

Lorsque la radio se mit en marche, le jingle agaçant du Soda-Bio tira Bill de son sommeil. Pour le principe, il vérifia à sa montre qu'il était bien six heures, puis il alluma la lumière pour réveiller Doris. Ce n'était vraiment pas le jour à se lever en retard. Dans sa garde-robe, il choisit une tenue décontractée, mais assez chaude puisque tout se passait à l’extérieur, puis il descendit à la cuisine et prépara ses toasts en écoutant les nouvelles. En fait, on aurait pu dire la nouvelle, puisqu'on ne parlait que de ça.
Les deux garçons s’étaient préparés seuls, sans qu’on ait besoin de s’occuper d’eux. On voyait bien qu’il ne s’agissait pas d’un jour d’école, pensa Bill. Dans le séjour, ils pianotaient sur le jeu électronique qu’on avait offert à Martin pour ses onze ans.
Sept heures déjà. Il était vraiment temps d’y aller.
- Doris, est ce que tu viens oui ou non ? , demanda t'il avec agacement en remontant à l'étage.
Quelle question. Comme si elle allait rater ça.
- Une seconde, Bill ! dit-elle. Je cherche mes clés !
Dehors, le soleil était à peine levé. Ils n'avaient pas l'habitude de sortir en famille à une heure aussi matinale, mais aujourd'hui ça en valait la peine. On était à trois semaines de Pâques et les bourgeons commençaient à éclore sur le cerisier du petit jardin. Et il ne restait que cinq ans avant d’avoir fini de rembourser la maison.
Bill inspira avec bonheur l’air chargé des odeurs de la terre et des fleurs et alla ouvrir le garage. Le moteur de la vieille voiture toussa plusieurs fois avant d’accepter de démarrer. Un jour ou l'autre, lui dit Doris, il faudrait faire changer la batterie et les amortisseurs. . Il répliqua avec humeur qu’il le savait parfaitement et qu’il s’en occuperait dès qu’il aurait reçu son augmentation.

Sur la route, il y avait déjà du monde, car beaucoup de gens avaient pris comme eux un jour de congé, et étaient partis tôt pour être sûrs d'avoir une bonne place. Il faut dire qu'on prévoyait une affluence record pour l' événement. Pendant le trajet, les enfants se battirent comme d’habitude sur le siège arrière, et il fallut les menacer de rentrer à la maison pour qu'ils se calment enfin.
Un gros nuage passa devant le soleil. Pourvu que le temps ne change pas, se dit Bill, ce serait dommage que le mauvais temps ne vienne gâcher le spectacle. Mais pourquoi se poser la question, alors que la radio confirmait tous les quarts d'heure qu’il allait faire une journée magnifique ? Le jour du départ avait d’ailleurs été fixé il y a seulement une semaine, en fonction des prévisions de la météo.
Ils avaient un peu hésité avant de venir, surtout Doris qui craignait que l’aîné ne soit absent pour le contrôle de mathématiques qui était prévu pour aujourd’hui. Mais celui ci avait demandé à son père de plaider sa cause : il avait bien travaillé depuis le début de l’année scolaire, et tous ses copains avaient prévu d’y aller avec leurs parents. Et puis, il se passait si peu de choses dans leur petite ville qu’on ne pouvait pas manquer une occasion pareille. Sans compter que ce serait la seule occasion qu’ils auraient de voir Manu de leurs yeux, et non plus sur l’écran de la télévision.
Devant de tels arguments , il aurait été bien difficile de refuser.

Il fallut attendre vingt minutes avant de pouvoir atteindre l'entrée de l'autoroute car un bouchon d’un kilomètre s’était formé. « Mais qu'est ce qu'ils foutent ces flics, dit Bill avec irritation, on va finir par être en retard, dire qu'on les paye justement pour que ça circule ! ». Il envisagea un bref instant de prendre la file d’urgence, mais ç’aurait été une mauvaise idée, car des véhicules de police étaient disposés tout au long du trajet. Puis sans raison apparente le flot redevint fluide, et Bill se détendit. Il n'y avait plus de raison de se faire du souci puisque le Centre, qui était habituellement fermé au public, n’était qu'à une cinquantaine de kilomètres de chez eux. Ils avaient de la chance d'habiter dans la même région et d’avoir pu se libérer aujourd’hui.

Ce fut l'aîné des garçons qui l'aperçut le premier, en montrant du doigt l’objet dont on voyait pointer l'extrémité juste au-dessus des arbres. A la sortie de la bretelle d’autoroute, des policiers en gants blancs leur indiquèrent le chemin. « Pour le service d'ordre, rectifia Bill, je retire ce que j'ai dit, c'est impeccable. »
Lorsqu’ils arrivèrent sur le site, on les dirigea rapidement vers un parking numéroté où des agents en tenue Soda-bio faisaient ranger les véhicules et encaissaient les trois dollars du stationnement. Ils descendirent de la voiture et fermèrent soigneusement les portes, avant d’emprunter à pied un itinéraire fléché qui conduisait directement au Centre. Au guichet d’accueil, Bill présenta l’invitation qu’il avait obtenu de son entreprise en récompense de ses résultats commerciaux, et ils purent entrer dans l’enceinte. On avait dressé sur la vaste pelouse des gradins en bois destinés aux deux mille personnes qui allaient assister au lancement.
Comme ils l’avaient espéré, ils étaient parmi les premiers, ce qui leur permit d’être correctement placés dans la tribune, presque au milieu, mais un peu trop bas car tous les rangs supérieurs étaient réservés pour les invités du gouverneur et les autres personnalités. Mais quand même, c'était très convenable.
En face d’eux, l’objet dressait sa haute silhouette.
De chaque coté des tribunes, deux écrans géants projetaient en continu les spots publicitaires du sponsor de l’événement, tandis que des filles plutôt jolies passaient dans les rangs pour vendre les canettes de Soda-Bio et les sachets de pop-corn, dans une sympathique ambiance de fête nationale. Bill sortait déjà son portefeuille , mais Doris refusa catégoriquement d’acheter des sucreries aux enfants. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils pourraient devenir obèses comme les enfants de leurs proches voisins.
Il y avait bien longtemps que le Centre n'avait pas connu une telle affluence, et même les journalistes avaient oublié la route qu’il fallait emprunter pour parvenir jusqu’ici. Aujourd'hui, par contre, ils étaient venus en force, et les flashes crépitaient bien avant que tout n’ait commencé. La tribune officielle commençait à se remplir, car on attendait le gouverneur d'un instant à l'autre.
A son arrivée, celui ci eut droit à une ovation inhabituelle. Il serra des mains dans la foule, escorté de ses gardes du corps, et fit mine d’écarter les micros qui se tendaient devant lui.
- Je vous remercie de votre accueil, dit il avec un grand sourire, mais vous savez, ce n’est pas moi qui suis à l’origine de cette manifestation. Mais je suis content que vous soyez satisfait de l’organisation que nous avons mis en place, et je vous souhaite une excellente journée.
Puis il alla s’asseoir à la place qui lui était réservé , sous l’œil des caméras de télévision.
La réalité était un peu différente. Plusieurs commentateurs prétendaient que le gouverneur avait confié l’exclusivité du sponsoring à Soda-Bio en échange du financement d’une partie de sa campagne électorale. Réalité ou dénigrement, nul ne le savait. Mais après tout, c’était de bonne guerre. Même si c’était exact, ses adversaires auraient certainement fait la même chose s’ils en avaient eu l’occasion.
Pourtant, si on y réfléchissait bien, ça avait l'air banal. Un départ comme ça, il y en avait toutes les semaines, et de bien plus impressionnants, avec de gros porteurs qui décollaient en éructant des gerbes de flammes. Si l’on avait pas été au courant, on aurait trouvé que cette fusée de dimension modeste ressemblait à un gros pétard rouge coiffé d’un cône bleu, et n’avait rien de bien original. D’autant qu’elle n’emmenait en tout et pour tout que trois passagers. La semaine dernière, il en était parti vingt-deux en même temps pour un vol touristique, et on en avait pas fait un tel plat. Non, je rigole, pensa Bill, je sais bien que ce n'est pas pareil, mais enfin, la taille de l’engin était un peu décevante.
Une longue attente commença, et les spectateurs s’impatientaient. De guerre lasse, Doris acheta un paquet de pop-corn pour calmer le plus jeune qui jouait bruyamment avec son frère dans les allées des gradins.
Un frémissement dans la foule annonça leur arrivée, mais de longues minutes s'écoulèrent avant qu’on ne les aperçoive là bas, tout au bout de l'aire de lancement où un véhicule de service venait de les déposer.
- Doris, passe-moi les jumelles, s'il te plaît, dit Bill.
- Manu ! c’est Manu ! dit la foule d’une seule voix.
Il n'eut pas de peine à les reconnaître, car depuis huit jours, on ne voyait qu’eux aux infos de vingt heures. Le plus grand, un blond avec une barbe et des cheveux longs, c'était Manu, celui qui entraînait ses deux compagnons dans l'aventure. Il marchait devant eux, serré dans sa tenue brillante, avec son casque sous le bras. Les deux autres s’appelaient Pedro et Ramon. Ils étaient petits, avaient le teint beaucoup plus mat et semblaient intimidés par la foule qui leur faisait face.
- Papa, c’est qui Pedro ? demanda Martin à Bill. Celui de droite ou celui de gauche ?
Il était bien difficile de répondre, car on savait les deux hommes étaient frères jumeaux. A tout hasard, Bill désigna à son fils l’homme qui se trouvait à gauche de Manu.
- C’est lui. Ramon, c’est celui qui a un casque rouge.
A force d’en entendre parler, on avait fini par nommer ces hommes par leur prénom, comme les présentateurs de télé, et par les connaître comme s’ils faisaient partie de la famille. On savait par exemple que Manu avait eu une existence difficile, qu’il avait été abandonné par son père[1] mais que sa mère était une femme très agréable. Les foules l’adoraient car il parlait avec beaucoup d’aisance et était très cultivé, même si ce qu’il racontait n’était pas toujours très clair.
Arrivés devant la fusée, ils marquèrent un temps d'arrêt et se retournèrent. Quelqu'un tendit un cigare à Manu et le lui alluma. Il en tira posément plusieurs bouffées, car il savait que dès le début du compte à rebours, il n'aurait plus le droit de fumer. Quant à ses deux compagnons de voyage, ils regardaient devant eux d'un air presque absent, comme s’ils ne se sentaient pas concernés.
Les enfants tirèrent Bill par la manche pour prendre les jumelles, papa, s’il te plait, on veut voir aussi, papa, surtout Manu parce que c’est celui qu’on préfère.
Au pied de la passerelle, il y avait un petit groupe d’une douzaine de personnes qui les attendaient. Ils serrèrent des mains et en embrassèrent certains, sans doute des amis ou des parents qu’ils avaient personnellement invités. Les écrans cessèrent de débiter des publicités et on les vit enfin en gros plan, sous deux angles différents, aux cotés de Ralph Gordon, le journaliste vedette de CNN.
- Manu, dit-il en lui tendant le micro, est-ce que je peux vous demander vos impressions ?
L’homme le regarda avec un espèce de sourire en coin avant de répondre.
- Que voulez-vous que je vous dise au juste ?
- Eh bien, je ne sais pas, reprit le journaliste, vous pourriez raconter un peu comment vous avez vécu ces dernières heures, ou dire un petit au revoir aux millions de gens qui vous regardent devant leur télévision, et aussi à ceux qui se sont déplacés ici pour vous voir partir. Vous souhaitez peut être ajouter un petit mot à leur intention ?
- Vous savez, dit Manu, je crois que j’ai dit tout ce que j’avais à dire.
- Oui, insista le journaliste, mais pourrait-on savoir ce que vous pensez à cet instant, ce que vous éprouvez vous et vos camarades, juste avant ce départ historique ?
- Ce que je pense ? Ce n'est pas une bonne question. Je pense ce que tout homme penserait à ma place, voila tout, dit-il encore.
- Bien sûr, mais enfin, est ce que le fait d'être ici vous...
- Excusez-moi, dit Manu avec agacement, mais je crois que nous sommes attendus.
Il fit quand même un petit geste du bout des doigts à l'attention du public, qui était un peu déçu de cette déclaration lapidaire, si peu conforme aux habitudes de Manu , puis entra dans l'ascenseur, encadré par Pedro et Ramon.
Plus personne ne parlait parmi les spectateurs. A travers les portes vitrées, on les vit s'élever tous les trois jusqu'à l'étage supérieur de l’engin. En arrivant sur la plate-forme, ils prirent le temps de regarder autour d'eux, comme s'ils voulaient s’imprégner de la vision de cette radieuse matinée de printemps.
Puis ils pénétrèrent dans la fusée et le sas se referma sur eux.
A l'instant où ils disparaissaient à la vue des spectateurs, une puissante musique techno envahit les tribunes, tandis que le logo du Soda-bio tourbillonnait sur l'écran.
Tout se passa ensuite très rapidement.
Dans la minute qui suivit la fermeture des portes, les rétrofusées furent mises à feu, et dans un tonnerre de bruit et de fumée, le cône trembla sur sa base, puis s'éleva lentement vers le ciel.
Toute la famille fixa la fusée du regard jusqu'au moment où elle ne fut plus qu'un point brillant dans le ciel bleu.

Voila, c'était fait. La foule commença à refluer vers les parkings, tandis que sur l'écran géant, on ne voyait plus maintenant que la représentation stylisée d'une boule de feu, forme familière et but ultime de l'expédition.
Le Soleil. Simplement le Soleil.


Malgré l'extraordinaire vitesse de la fusée, le voyage vers l’étoile dura trois semaines, au cours desquels on ne nota aucun incident de vol. Tout se déroulait conformément aux prévisions.
Bill et Doris n’eurent pas à regretter d’avoir autorisé les enfants à assister au lancement, car Martin décrocha la semaine suivante la meilleure note de la classe en mathématiques. Tous les soirs, la famille se réunissait devant la télévision pour suivre la progression de l'expédition à la télévision. Mais bien que les voyageurs soient filmés en permanence par trois caméras, il ne se passait rien de bien intéressant à bord de la fusée.
On assistait à leur réveil, à leur repas, ou bien on apercevait leurs visages quelques instants, et c’était tout ce qu’il y avait à voir. L'intérêt suscité par l’expédition s’émoussa, car les journalistes n'avaient, eux non plus, rien de nouveau à raconter pour faire grimper l’audimat de leurs chaînes. Aux infos de vingt heures, on disait que c’était surtout Manu qui parlait à ses compagnons, mais on n’en savait pas plus, car le son n’était pas retransmis. Sans doute évoquait-il avec ses compagnons tout ce qu'il avait vécu avant ce voyage, et ce qui leur avait valu de partir ensemble.

La tension commença à monter seulement à la veille de Pâques, et les commentaires reprirent de plus belle. Les questions qui revenaient le plus souvent étaient toujours les mêmes : est-ce que c’était toujours prévu ? comment est-ce que cela allait se passer ? en combien de temps ?

A peine une heure avant que ça ne se produise, on annonça que les émissions provenant de la fusée devenaient extrêmement brouillées, générant un sifflement qui s'amplifiait. On distinguait de moins en moins nettement les trois hommes sur l'écran de télévision qui retransmettait l’émission en direct, mais on voyait quand même qu’ils étaient assis sur leurs sièges sans bouger, l'air plutôt calme.
Dans la salle de contrôle du Centre Spatial, Le compte à rebours commença, dans une atmosphère tendue. Lorsqu’on approcha de la fin, il y eut parmi les opérateurs assis devant leurs ordinateurs une soudaine agitation, qui atteignit un paroxysme dans les dix dernières secondes.
A ZERO, on vit les lumières des cadrans trembler puis s'éteindre brusquement, avant qu'un épais silence ne retombe sur la base.
La fusée venait de pénétrer dans le soleil et avait instantanément fondu, désintégrant les atomes de ses matériaux comme ceux de ses passagers, en une fraction de seconde.
Le responsable de l'opération composa sur l'écran le numéro du vol et l'heure exacte de l’impact, ajouta une courte mention et signa le document. Puis il quitta son poste, jeta ses lunettes sur la table et gagna à pas pesants la salle de presse où il fut mitraillé par les photographes qui se bousculaient.
- Je vous en prie, messieurs, je vous en prie, dit-il avec lassitude.
Il s'assit, fit craquer ses phalanges, regarda d’un air grave les caméras et les micros qui lui faisaient face, puis lut avec application le papier qu’il tenait dans ses mains.

- Monsieur le gouverneur, mesdames, messieurs, ce vendredi 6 avril, à 3 heures de l’après midi, les condamnés ont été exécutés conformément à la nouvelle législation .



« La mort ni le soleil ne se peuvent regarder longtemps en face » La Rochefoucault
[1] Voir « Casting » en fin du conte

Comme un rêve

- Ecoutez, monsieur, je ne suis pas aussi borné que vous avez l'air de le penser, et je sais faire la part des choses. Pour vous le prouver, je vous propose un arrangement à l'amiable : disons quarante cinq mille et nous en restons là. Pour solde de tout arriéré. Croyez-moi, cette proposition est très généreuse de la part de mon administration.
- En francs ? demanda son interlocuteur.
- Allons, ne dites pas de bêtises. En Euros, bien sur.
Derrière son bureau à trois pieds en bois de rose, Rabintra agita avec désapprobation ses mains potelées chargées de bijoux clinquants, et hocha négativement la tête.
- Vous plaisantez, je suppose, dit-il d'un ton faussement scandalisé. Je vous ai pourtant expliqué qu'il ne s'agit ni d'honoraires, ni de règlement, puisque je n’exerce pas d’activité rémunérée. Je n’accepte que des cadeaux de faible importance. Ce que vous appelez dans votre jargon des « dons manuels ».
Adrien considéra avec lassitude le visage barbu orné d'un turban mauve.
- Mais enfin, Monsieur… comment déjà ? …Rabintra, c’est ça ? ne vous moquez pas de moi : l’ appartement de cent trente mètres carrés à Paris, le bateau en Bretagne, les vacances aux Maldives, vous voudriez me faire croire que vous les financez grâce à des dons manuels ? Ne niez pas, j'ai toutes les factures. Vous souhaitez peut-être les voir ?
Un lourd silence s'installa entre eux, et l’on entendit plus que le ronronnement de la circulation qui leur parvenait à travers les doubles vitrages.
- Monsieur l'inspecteur, dit le mage d'une voix douce, les gens à qui j'ai rendu service seraient fâchés, très fâchés même si je refusais leurs remerciements. Est-ce ma faute s’ils sont aussi gentils avec moi lorsqu'ils ont été satisfaits de leurs voyages ?
J'en ai assez, pensa Adrien en balayant du regard l'appartement parisien encombré d’accessoires de bazar oriental et décoré de signes kabbalistiques. Dire qu'il y a au moins en France deux ou trois cent mille personnes qui vivent ainsi de la crédulité de leur prochain en leur promettant l'amour, le bonheur et la réussite en échange de leurs économies. « Maître Rabintra, mage de haute lignée hindoue », est-il écrit sur sa carte de visite. C’est ça. Comme si je ne savais pas que tu t’appelles en réalité Jean Louis Duval, né à Ville d’Avray en 1949 dans une famille de négociants en vins.
- Vos voyages ? Parce que vous organisez des voyages, maintenant ? Voila qui est nouveau !
D’un air las, le mage repoussa de la main la chouette empaillée qui regardait l’inspecteur de ses yeux de verre, posa les coudes sur le bureau et croisa les mains sous son menton.
- Vous comprenez, je l’espère, que c’est une façon de parler, dit-il en soupirant. Bien évidemment, ce ne sont pas des promenades touristiques à Bangkok. Ce sont des voyages... en quelque sorte virtuels. Des projections dans une autre réalité. Cela existe depuis la nuit des temps.
Adrien ouvrit des yeux étonnés et hocha la tête avec vigueur. Là, c’était trop.
- Ah oui ? Des voyages… comment dites-vous... virtuels ? J'espère que vos prestations virtuelles sont également à la hauteur des dons « manuels » que vous recevez. Dites moi, monsieur, vous me prenez pour quoi exactement ?
Rabintra, qui tripotait entre ses doigts une baguette décorée de motifs étranges, sembla chercher ses mots avant de répondre.
- Pour quelqu’un qui…, comment dirais je, qui ignore certaines choses, voilà tout, mais c’est bien normal. Vous ne pouvez pas connaître de ce que vous n’avez jamais eu la possibilité d’imaginer, et encore moins d’apprendre. Je ne vous en veux pas, je sais bien que vos études et votre culture ne vous ont pas préparé à certaines connaissances ..
- Ecoutez, dit l'inspecteur, au bord de la crise de nerfs, je n’ai pas été reçu troisième de ma promotion de l’Ecole nationale des Impôts pour écouter des sornettes de charlatan ! Et je ne suis pas venu pour écouter mon horoscope même virtuel ni me faire tirer les cartes, mais pour vous faire payer des impôts ! VOS IMPOTS, suis-je assez clair ?
Le mage se leva posément, fit le tour de son bureau et alla s'asseoir sur l'accoudoir du fauteuil de cuir de son visiteur.
- Calmez-vous, monsieur l’inspecteur. Je comprends votre réaction, dit Rabintra avec affabilité. Si je vous dois quelque chose, c’est certainement une explication, que je suis tout à fait disposé à vous donner.
- A la bonne heure, dit Adrien. Enfin une parole sensée.
- C'est très simple, vous allez voir. Accordez-moi simplement quelques minutes d'attention. Vous voulez bien ? dit il en joignant les mains dans un geste de prière. Je vous en prie.
L'inspecteur regarda sa montre et calcula le temps qu'il lui restait avant son prochain rendez-vous.
- Un quart d'heure, pas plus. Ensuite, vous signez votre redressement sans discuter. J’ai dit quarante cinq mille EUROS , d'accord ? Alors, allez y, mais dépêchez vous. C’est avec ces machins qui sont devant vous que vous comptez me convaincre ?
L’homme soupira avec résignation, se gratta la barbe, et rajusta la ceinture jaune qui serrait sa robe de chambre à motifs rouge et bleu alternés.
- Vous ne regretterez pas de m'avoir écouté. Je devine que vous pensez, dit-il en désignant d’un geste ample l’espace qui l’entourait, que tous ces objets ne servent à rien. Vous avez raison. Je n’ai jamais rien vu dans la boule de cristal qui est sur ce bureau, ni dans les tarots étalés devant vous. Pas plus que dans le marc de café ou les lignes de la main. Jamais. J’admets que ce sont des artifices de bateleur sans aucun intérêt, si c’est ce que vous voulez me faire dire. Tout ce que vous voyez dans cette pièce n’est là qu’à titre… décoratif. Pour l’ambiance, voyez-vous. Les gens adorent ce genre d’ambiance.
- Je suis très déçu, dit l’inspecteur avec un fin sourire, moi qui étais persuadé que vous étiez un véritable mage hindou. N’est-ce pas comme cela que vous vous présentez à vos… voyageurs, Sar …Duval, c’est ça ?
Rabintra protesta en agitant ses manches.
- Arrêtez, je vous en prie, je ne vais pas jouer à ce jeu là avec vous ! Et puis, je vais vous dire un secret, dit-il en se penchant vers l’inspecteur. Je ne fais pas de magie.
- A la bonne heure, dit Adrien. Me voilà rassuré.
- J’utilise seulement une méthode qui permet à l’esprit d'aller au-delà de l'apparence. Je propose à mes consultants une sorte de… comment dirais-je, de traversée du miroir, de mise en sommeil de la perception du réel. Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ?
Du fond de son fauteuil, l’inspecteur haussa les sourcils.
- A propos de sommeil, vous ne seriez pas en train d’essayer de m'endormir avec vos histoires?
- Tss, tsss . Mes histoires, comme vous dites, sont partagées par les peuples du monde entier depuis la nuit des temps. Avez vous lu Platon, monsieur l'inspecteur ?
Platon. Voyons. Adrien essaya de rassembler quelques souvenirs de sa classe de philosophie et de ses études de droit.
- Comme tout le monde. Le mythe de la caverne, le banquet, la république, tout ça ...
- Très bien. Mais connaissez-vous l'histoire d’ Er de Pamphylie ?
- Non, dit Adrien . Je n'en ai jamais entendu parler .
- Eh bien, Platon raconte[1] que ce héros de l'antiquité participait à une bataille lorsqu’ il fut blessé et perdit connaissance. Lorsqu'il se réveilla , il était debout au pied d'un bûcher sur lequel on s' apprêtait à brûler les corps de ses compagnons morts au combat. Mais en s'approchant de plus près, il reconnut parmi cet amoncellement de cadavres ses armes, son casque, puis son propre corps. Il le regarda intensément et vit qu' IL ETAIT MORT .
Rabintra interrogea son hôte du regard.
- Qu'aurait vous éprouvé à sa place, monsieur l'inspecteur ?
- Je ne sais pas. Disons que j'aurais pensé qu'il s'agissait d'une ressemblance, ou d'un frère jumeau, peut être. Ou que j’étais en plein délire.
- Eh bien, pas du tout ! reprit le mage en se rapprochant d’Adrien. C'était bien sa propre dépouille qu' Er de Pamphylie contemplait sans aucune émotion, avec une sorte d’indifférence. Puis après quelques instants, il eut l'impression qu'il s’éloignait de cette scène, et qu'il la contemplait maintenant d'en haut, comme s'il y était étranger. Cette sensation s’amplifia et il lui sembla qu’il s’élevait encore plus haut, carrément au-dessus du champ de bataille. Il vit les troupes qui défilaient, les prisonniers qu’on emmenait, tout le paysage avoisinant. Vous me suivez ?
- Si ça peut vous faire plaisir. Et après ?
- Après, il sentit qu'il était de nouveau attiré vers le sol, et il se retrouva dans son propre corps, blessé mais vivant, sur le bûcher où reposaient ses malheureux compagnons. Il fut sauvé et raconta son aventure, qui fut rapportée plus tard par notre philosophe. Belle histoire, n’est ce pas ?
L'inspecteur tenta de détourner les yeux du regard noir et pénétrant de Rabintra.
- Soit, mais quel rapport avec vos voyages ? demanda t’il en articulant difficilement.
- Eh bien, dit le mage sans le quitter des yeux, c'est la première relation d'une expérience de décorporation, de voyage hors du corps, si vous préférez. La littérature et les récits biographiques fourmillent de ce genre de récit. Vous retrouverez ça chez des auteurs contemporains, tels que Koestler, London, Maupassant, Genevoix, et bien d’autres. Même Jung, qu’on ne peut soupçonner d’être un rêveur, rapporte qu’une aventure analogue lui serait arrivée, et l’a appelée « expérience archétypique ». J’ai bien d’autres exemples si vous le souhaitez, mais je ne suis pas là pour vous faire un cours théorique ni pour faire étalage de ma culture, monsieur l’inspecteur.
- L'autre nuit, j'ai rêvé que j'étais que j'étais au sommet de l'Himalaya, ricana Adrien. Ce n'est pas pour cela que je me suis réveillé avec un piolet à la main et une bouteille d'oxygène autour du cou.
Rabintra hocha la tête avec consternation.
- Votre remarque n'a aucun sens, cher monsieur. Chacun de nous sait très bien faire la part du rêve et le distinguer de la réalité, mais d'innombrables témoignages attestent de la possibilité de voyager hors de son corps. Je vous l’assure.
- Ah oui, je sais, j'ai déjà lu ce genre de fadaises, de récits abracadabrants de …« Near death expérience », c’est bien comme ça qu’on dit ? Vous allez me raconter, si je me souviens bien, qu’on quitte son enveloppe charnelle et qu’on s’envole jusqu’à ce qu’on arrive à un tunnel au bout duquel un merveilleux Etre de lumière nous attend, entouré de nos chers défunts et d'angelots chantant des cantiques ! Je ne me trompe pas, n’est ce pas ?
Rabintra posa la main sur le bras d'Adrien et le regarda au fond des yeux.
- Ca n’a rien à voir, mais je comprends votre scepticisme, monsieur l'inspecteur. Votre éducation rationaliste ne vous a pas préparé à recevoir de tels messages ni à admettre ce qui dépasse le simple cadre de la réalité. La seule solution pour vous convaincre serait peut être de tenter un essai. Un petit voyage insignifiant. Seriez -vous d’accord ? Vous n'êtes pas obligé de me répondre. Faites-moi juste un signe si c’est oui, et cela me suffira.
Adrien jugea qu'il en avait assez entendu et se préparait à partir, lorsqu'il réalisa qu’il était incapable de bouger de son fauteuil. Dans le même temps, il sentit une sorte de fourmillement dans son bras droit. Puis il vit avec stupéfaction que sa main se levait par saccades, l'index pointé en l'air comme un écolier interrogé par son maître.
- Bien, dit Rabintra avec satisfaction. Très bien. Je savais que cette expérience allait vous intéresser. Nous allons donc passer à la pratique. Voudriez vous, s'il vous plait, quitter maintenant votre siège et aller jusqu'à la fenêtre ?
L'inspecteur se rendit compte qu'il n'avait pas la possibilité de refuser, ni même l'envie de le faire. Tant pis pour mon prochain rendez-vous, pensa t' il avec étonnement. Après tout, je peux bien me permettre cette petite fantaisie. L’important est que je reparte avec ce chèque.
- Levez vous maintenant, s’il vous plait ! ordonna Rabintra d’une voix autoritaire.
Adrien eut l’impression que son corps s’extrayait tout seul de son profond fauteuil, et qu'il se mettait debout sans effort. Obéissant au mage qui le regardait toujours fixement, il contourna le bureau et s'arrêta devant la baie vitrée.
- Je vois que tout se passe bien, dit Rabintra avec plus de douceur. Pourriez-vous maintenant ouvrir cette fenêtre ?
L'inspecteur s'exécuta docilement, et perçut, dix étages au-dessous de lui, le brouhaha des voitures qui circulaient dans la vaste avenue, tandis que l’air brûlant de l’été l’enveloppait.
Rabintra mit la main sur l’épaule d’Adrien et le regarda fixement.
- Et si maintenant quelqu'un vous demandait de sauter par-dessus la rambarde, le feriez-vous ?
Adrien pensa d’abord que la question devait être absurde, mais sans arriver à en déterminer la raison. Puis soudain, il réalisa avec horreur ce que lui suggérait le mage et eut un mouvement de recul.
- Non, bien sur, dit Rabintra avec apaisement en lui posant la main sur l’épaule, vous ne le feriez pas. Pourtant, cette chose qui vous semble mortellement dangereuse ne l’est pas dans l’expérience que je vous fais vivre, parce que vous n'êtes déjà plus dans la réalité. Je vais vous le prouver. Tenez , prenez ça !
Il saisit la grosse boule de cristal vert sombre qui ornait son bureau et la tendit à Adrien. Celui ci la soupesa et constata qu'elle était très lourde.
- Jetez la par la fenêtre, maintenant ! Allez-y sans crainte, je vous promets que personne ne sera blessé !
Adrien vit son bras se tendre en avant, propulsant la boule de verre vers l'extérieur. Elle décrivit une large courbe dans l’air, puis tomba à la verticale. Elle allait s'écraser sur une automobile lorsqu'elle parut s'immobiliser à quelques mètres du sol. Puis elle remonta lentement jusqu’à eux et revint se poser dans la main du mage.
- Vous voyez bien, insista le mage en souriant. A vous maintenant.
Comme l'inspecteur tentait désespérément d'échapper à son emprise, il le fixa encore une fois au fond des yeux, les bras croisés.
- Vous hésitez encore ? C'est normal, il s'agit de votre premier voyage. N’ayez pas peur, sautez !
Adrien restait figé au bord de la fenêtre, terrorisé et tendu par la volonté de résister aux injonctions du mage.
- Je vois, dit celui ci en soupirant, que décidément vous n’avez toujours pas confiance... Bon, dans ces conditions, je n’ai plus qu’à passer devant.
L'instant d'après, il enjambait le balcon, prenait la position du plongeur et sautait avec élégance, les bras légèrement écartés. Mais au lieu de tomber comme l'avait fait la boule de cristal, il parut flotter dans l' air comme un poisson dans un aquarium.
- Venez ! Ne craignez rien, dit-il d'une voix forte pour couvrir le bruit de la rue, il n'y a aucun danger !
Après tout, pourquoi pas ? pensa l'inspecteur. C'est complètement absurde, c'est donc un rêve. Rêvons !
Et il bascula à son tour dans le vide.

*******
Il eut la sensation de tomber lentement, d'une manière à la fois souple et continue, et il pensa que si la mort était ainsi, il n'y avait pas de quoi en avoir peur. Les six étages défilèrent l'un après l'autre, et il eut le temps de regarder le ciel et même de voir comment à quoi ressemblait l’intérieur des appartements.
Une main saisit son poignet et l'arrêta net.
- Doucement, inspecteur, dit Rabintra en riant. Il faut apprendre à voyager ! Détendez-vous, vous n'avez rien à craindre, je vous tiens. Levez juste un peu les bras. Voilà, comme ça.
Arrivé à la hauteur du premier étage, Adrien redressa la tête. A sa grande surprise, il constata qu'il s'était stabilisé, puis qu'ils étaient tous deux en train de remonter vers le sommet de l’immeuble en frôlant la façade.
- C'est bien, dit Rabintra, c'est très bien. Vous voyez comme c'est simple ?
Plus que simple. C'était merveilleux. Adrien sentait l’air sur son visage, sur ses vêtements, voyait les passants marcher dans la rue, comme si tout était réel et qu’il volait vraiment, comme dans les bandes dessinées de son enfance.
- Je vais vous lâcher la main, maintenant, reprit le mage. Si, si, n'ayez pas peur, ça ne risque rien.
Il détacha ses doigts l'un après l'autre du poignet d'Adrien, puis l'abandonna complètement.
- Et pour me diriger, je fais comment ? hurla l'inspecteur pour se faire entendre. Est-ce que je dois agiter les bras ?
- Non, non, ne faites rien ! Décidez simplement de votre direction et vous irez là où vous le voudrez !
Adrien fit quelques essais et vérifia que c'était exact. Le temps de penser qu'il volait un peu trop bas, et il reprit immédiatement de l’altitude. Après quelques minutes, il avait appris à se diriger dans l'espace par sa seule volonté.
- Je vous propose une petite promenade au dessus de Paris. D'accord ?
Le mage jeta un dernier regard à la fenêtre de l’immeuble qui était restée ouverte, vira vers la droite et, suivi par Adrien, il alla survoler en une gracieuse courbe le quartier Latin jusqu'à la place Saint Michel, avant de traverser la Seine. Ils remontèrent ensuite la rue de Rivoli jusqu'à la Concorde. L'inspecteur, qui regardait avec ravissement autour de lui au lieu de contrôler sa route, évita de justesse l'obélisque et chercha des yeux Rabintra. Celui ci avait pris les Champs Elysées en enfilade, et tirait droit sur l’Etoile, comme une escadrille de chasseurs un quatorze juillet. Les pans de sa robe de chambre claquaient dans le vent de la course et lui donnaient l'allure d'un dragon ailé.
- D'où vous vient ce don ? demanda Adrien lorsqu'il le rejoignit à la hauteur du Grand Palais.
- Je n'ai aucun don ! dit Rabintra en ouvrant les bras. N'importe qui peut faire cela à condition de le vouloir. Si, si, je vous assure, tout homme est capable d'échapper à son enveloppe physique sans perdre aucune de ses sensations. Croyez vous maintenant à ce que disait Platon ?
En arrivant à l'Arc de triomphe, le mage ralentit et l'invita à se poser sur la terrasse du monument, à quelques mètres d'un groupe de Japonais dont les appareils photos mitraillaient le paysage. A la stupéfaction d’Adrien, personne ne sembla s'apercevoir de leur arrivée. L'un des touristes s'approcha même du mage jusqu'à le toucher, et continua à filmer les avenues des Maréchaux sans tenir compte de sa présence.
- Voila un bon moyen de visiter les édifices publics sans payer, plaisanta Rabintra. Mais peut-être est-ce que je choque votre honnêteté de fonctionnaire ?
Adrien regardait la scène avec effarement et cherchait une explication.
- Ils ne nous voient pas, c'est ça ? demanda t’ il en désignant les touristes.
- Bien entendu, répondit Rabintra. Comment voudriez-vous qu’ils vous voient ? Je vous ai dit que nous n'étions pas dans la réalité.
- Mais alors, où sommes nous et que sommes-nous exactement ? Je sens pourtant bien que je suis assis sur cette corniche, que la pierre est chaude et que j'ai le vent dans les cheveux !
Rabintra fit la grimace.
- Je ne sais pas, moi, personne ne le sait. Nous sommes ce qu’on appelle dans notre jargon un corps astral, si vous voulez absolument une définition. Mais ça ne veut rien dire.
- Comment avez vous connu l’existence de cet... état ? Vous êtes sans doute un … heu …comment dit-on déjà, un Initié !
Rabintra, qui regardait d’un œil connaisseur une ravissante asiatique aux longues jambes nues, eut un petit rire.
- Moi, un initié ! Ah, ah, vous plaisantez. Ces expériences sont vieilles comme le monde, et n’importe qui peut en faire autant avec un peu d’entraînement. Vous savez, depuis l’origine des temps, les récits et les représentations sont peuplés d’anges et d’êtres volants. Les anciens Egyptiens croyaient déjà que tout individu était pourvu d’un second corps appelé ba, qui avait la forme d’un oiseau à visage humain, et qui abandonnait le corps au moment de la mort.
Très excité, Adrien assommait le mage de questions en gesticulant, au milieu de la foule des touristes, qui prenaient des photos au travers de son corps.
- Je vous en prie, cher monsieur, dit Rabintra, cessez de raisonner ou d’essayer de comprendre et profitez de votre voyage. Tenez, je vais m’éloigner, car ce japonais me souffle au visage la fumée de sa cigarette. A vrai dire, je ne supporte que les Havanes.
Il resserra la ceinture de sa robe de chambre, ajusta son turban et se tourna vers l’immense avenue encombrée d'automobiles qui brillaient sous le soleil de l'après midi.
- Et ceux là, dit Adrien en montrant du doigt les passants, qu'est ce qui me prouve qu'ils existent ? Qui est dans l’illusion, eux ou nous ? Ou les deux à la fois ?
- Je vous répète qu'il ne faut pas vous poser de questions, mais jouir de cet instant dont vous vous souviendrez éternellement. Continuons, voulez-vous ?
Il sauta du parapet et l’attendit à mi-hauteur du monument. En dessous de lui, le flot des passants circulait, parfaitement indifférent à leur présence.
Sans aucune appréhension cette fois ci, l’inspecteur sauta à son tour par-dessus les filets de la balustrade, et rejoignit Rabintra en battant des bras pour son seul plaisir.
- Peut être serait-il temps de rentrer. J'ai un rendez-vous dans le XV° à dix-huit heures avec un fraudeur important, un ancien ministre. Au fait, je dois aussi vous faire signer notre convention. Vous n'avez pas oublié, j'espère ?
Mais le mage ne semblait pas l'entendre. Il leva les mains au dessus de sa tête et amorça une montée très rapide. En quelques instants, ils atteignirent une altitude qui leur permettait de contempler toute la ville, lovée dans les méandres de la Seine, à travers la brume de pollution qui la recouvrait comme un voile. Adrien, qui voyageait souvent en avion, pensa que ça n'avait rien à voir avec la vision étriquée que l'on avait depuis un étroit hublot, qui ne dévoilait qu'une infime partie du paysage.
L'inspecteur était émerveillé de la précision de ce rêve, et éprouvait des sensations étonnamment familières. Il ne ressentait aucune gêne, alors qu’à cette l'altitude, il aurait dû souffrir du froid et du manque d'oxygène, et n’avait absolument pas peur de cette étrange situation. Il éprouvait même un sentiment de béatitude et de libération, et une soudaine indifférence aux problèmes qui le préoccupaient peu de temps auparavant. Que mon ministre continue à piller ses concitoyens, pensa t’il, après tout je m’en fous royalement, je m’occuperai de lui demain ou un autre jour.
Venu du fond de l'horizon, un troupeau d'oiseaux migrateurs croisa leur route et s'éloigna en poussant de petits cris stridents.
L'un derrière l'autre, les deux hommes poursuivaient leur ascension, les bras à peine écartés du corps, sans fournir aucun effort physique. Ils traversèrent ensuite une couche nuageuse, dans laquelle leur corps fut agité de soubresauts, avant de retrouver l'éclat aveuglant du soleil. Ce n'était plus, au-dessous d’eux, qu'une mer de nuages ininterrompue avec des trouées ouvrant sur des champs cultivés et de tranquilles villages.
Tandis qu'ils éloignaient de la région parisienne, obliquant droit vers le sud, l'inspecteur aperçut trois points qui se détachaient sur le ciel bleu, qui ne ressemblaient pas aux oiseaux qu’ils venaient de rencontrer. De formes plus grandes et plus massives. Le mage les désigna du doigt et vola avec agilité à leur rencontre.
- Un collègue ! dit-il avec un grand sourire.
Au fur et à mesure que la distance diminuait, l'inspecteur reconnut un couple de jeunes gens qui se tenaient par la main, précédé de quelques mètres par un autre individu plus âgé qui portait un imperméable et un chapeau mou. Il tenait par la poignée un gros cartable et semblait guider les deux autres personnes.
Parvenu à leur contact, celui ci serra chaleureusement la main du mage.
- Tiens ! Rabintra ! s’exclama t'il. On ne s’était pas vu depuis, si je ne me trompe, le dernier Congrès de Décorporation. Vous volez pour tourisme ou pour affaires ?
- Un peu les deux, mon cher Folon, précisa le mage. Monsieur est mon inspecteur des contributions, et il souhaitait en savoir plus sur mon activité. Alors, je l’ai emmené faire un petit tour. C'est bien normal, n'est ce pas ?
Son confrère prit un air gêné.
- Ne craignez rien, dit Rabintra en riant, il ne travaille pas sur votre secteur. Et quant à nous, il n’y a aucun problème, tout a été arrangé avant de partir.
Les deux jeunes gens s’embrassaient tendrement et bavardaient entre eux comme s’ils étaient seuls au monde.
- Un voyage de noces, dit le guide. Il sont adorables, n’est ce pas ? Bien , il faut que je vous laisse, ils ont pris un forfait à la journée et ils veulent en profiter. Venez dire bonjour, les enfants !
Les jeunes gens saluèrent Adrien et le mage avec gentillesse. Les deux groupes de voyageurs échangèrent leurs impressions pendant quelques minutes , puis le couple et son guide s’éloignèrent à vive allure, avant de disparaître dans les nuages.
- Nous pourrions peut-être rentrer avec eux , suggéra Adrien en les suivant des yeux.
- Surtout pas ! Vous n'avez pas encore vu le plus beau ! Suivez-moi ! dit Rabintra dans un grand mouvement de manches.
Et il continua à monter, entraînant son compagnon dans son sillage.
Après quelques minutes, Adrien regarda derrière lui et aperçut les contours du continent européen, puis l’immensité de l’océan. Ils grimpaient toujours, et on voyait l’horizon se courber jusqu’à dévoiler la forme du globe terrestre. L’inspecteur s’arrêta pour contempler l’Afrique et le désert saharien, d’une belle couleur dorée, bordée d’immenses forêts d’un vert profond.
- Attention ! dit brusquement Rabintra. Garez-vous à gauche !
Une masse brillamment éclairée par la lumière solaire fonçait sur eux. En s’écartant, Adrien reconnut la station spatiale internationale, qui gravitait en orbite depuis des mois, à son aspect caractéristique et aux paraboles télescopiques qui l'entouraient. Il s’en approcha et put même voir à l'intérieur un homme en combinaison grise assis devant un ordinateur. La Terre leur apparaissait toute entière en contrastes de bleu de vert et d’ocre, comme glacée par la lumière du soleil.
- C’est magnifique ! dit Adrien.
Le mage ne lui accorda qu’un bref instant pour admirer le paysage et poursuivit sa progression dans l'espace, de plus en plus rapidement, sans dévier d'une trajectoire rectiligne.
Ils atteignirent Mars en peu de temps, croisèrent Saturne et ses anneaux, une autre planète dont Adrien ignorait le nom, puis c’est le soleil lui même qui commença à s’éloigner. Le corps des deux hommes devenait progressivement plus transparent, puis ils semblèrent se fondre dans le vide.
La galaxie était maintenant bien visible, reconnaissable à sa forme lenticulaire et à ses longs bras spiralés projetés dans l’espace qui l’entourait, brillant des feux de ses milliards d’étoiles. Puis elle se confondit avec d’autres objets célestes.
Lorsque Adrien tendit les bras en avant, il ne vit même pas la trace de ses mains. Il lui sembla se dématérialiser, jusqu'à ce qu'il ait l'impression de ne plus exister que par le regard qu'il portait sur les astres et par le son de la voix du mage, qui lui parvenait clairement même dans ce vide absolu.
Ils évoluaient maintenant dans le monde désert de la nuit cosmique, sans autre repère que les constellations qui brillaient dans les ténèbres. De temps en temps, un météorite croisait leur route et s'éloignait d'eux à une folle vitesse.
- Extraordinaire, dit Adrien avec enthousiasme, après un temps qui lui parut infini. Vous savez, je m'excuse d'avoir douté de vous et de n’avoir pas cru à vos voyages virtuels. Je vais demander à mon administration si elle ne peut pas faire un effort pour votre... Rabintra, vous m'entendez ? Où êtes vous ? Rabintra !
Il perçut comme un écho très lointain la voix du mage.
- Je vous entends !
- Je disais que c'était un spectacle merveilleux ! Vous aviez raison, c'est un rêve incroyable que celui que vous me faites vivre !
Il entendit le rire de Rabintra qui résonnait en écho dans l'espace.
- Le rêve ? Ah ah ah ! Le rêve ! De quel rêve voulez vous parler, monsieur l'inspecteur ? Il n'y a pas de rêve !
Puis le rire à son tour cessa d'être perceptible et tout contact cessa avec le mage .
C’est à cet instant qu’ Adrien, regardant autour de lui les milliards de points lumineux indistincts les uns des autres, comprit que jamais, jamais il ne retrouverait le chemin de la Terre.



« J’étais hors du temps et de la matière, je sentis que je me séparais de mon corps, tout comme j’imagine que l’esprit se dégage de notre forme corporelle. Je flottais dans le cockpit , puis j’obliquais vers le haut, à l’extérieur de l’appareil, avant de prendre une forme qui ne ressemblait en rien à la forme humaine que j’avais laissée dans un avion volant à grande vitesse »
Charles Lindbergh , 1° vol transatlantique, 1927
[1] Platon, la république, livre X

Armagedon

- Ecarteur.
Avec précision, l'instrument parvint à la main de l'opérateur dans la seconde suivante.
- Pince de huit, dit encore Jova d'un ton neutre.
On chercha l'objet, qui avait été déposé par erreur sur la table voisine.
- Pince de huit, je vous prie, commanda t'il plus sèchement.
La tension montait dans la salle d'opération, car chacun savait que l'on parvenait à la phase capitale, dont allait dépendre la vie du patient.
- La prothèse, s'il vous plaît.
L'organe était de taille adéquate, mais son insertion dans le thorax prit beaucoup de temps, car la pince de substitution était érodée, et glissait dès qu'on la mettait en place. Le chirurgien devait donc la faire rentrer en force dans son logement, ce qui n'arrangeait pas les choses.
Dans les semaines précédentes, le même problème s'était posé, et l'intervention s'était mal terminée, à un stade encore plus précoce; malgré la qualité de la technique opératoire, les échecs étaient de plus en plus fréquents, pour des raisons que tout le monde connaissait.
-Tenez la en place, dit avec agacement Jova à son assistant. Vous voyez bien qu’elle glisse.
Il y eu encore quelques instants de tension, puis la pièce se positionna exactement dans l’alvéole destinée à la recevoir. Il ne restait plus qu'a fixer la prothèse, et la partie serait gagnée.
Soudain, la lame d'acier qui réunissait les parties droite et gauche claqua avec un bruit sec, disloquant les éléments dans la poitrine de l'opéré, tandis que, sur le tableau de contrôle, tous les clignotants de veille s'éteignaient, l'un après l'autre.
-Merde, merde, merde, murmura Jova en secouant la tête, ce n'est pas possible.
Il jeta la pince à son assistant, tandis que dans un silence compact, on rangeait le matériel dans les trousses.
Le chirurgien, immobile, contemplait le corps inerte de l'opéré.
-Qui faut-il prévenir ? demanda t'il.
L'assistant fit un geste de la main.
-Mais personne, monsieur. Vous savez bien qu'il était le dernier de son groupe.
Bien sur. Rares étaient maintenant les malades qui conservaient une parenté, mais cette question rituelle, qu'il avait prononcé des centaines de fois dans sa carrière, avait échappé à Jova.
Encore un. Un de plus qu'il n'avait pu sauver, parce que la prothèse, qui avait déjà servi plusieurs fois, était en trop mauvais état, et que le patient, un vieil habitué de la clinique, avait été trop souvent opéré. Le chirurgien n'était pas responsable de cet état de fait, ni le service de recyclage, qui avait fait son possible en lui procurant cette pièce, récupérée lors de la dernière autopsie. Elle était défectueuse, c'est vrai, et il n'y en avait pas d'autre, mais comment ne pas penser qu'en allant plus lentement, ou peut-être en insérant transversalement... mais a quoi bon y penser puisqu'on ne pouvait revenir en arrière.
Une main se posa sur son épaule. Il savait, sans se retourner, que c'était celle de Graft, qui dirigeait la clinique ou il travaillait, et dont ils étaient maintenant les seuls praticiens.
Par respect autant que par gêne, ils attendirent l'arrivée des agents du service médico-légal, qui venaient évacuer le cadavre et le conduire au centre de dépeçage, où ses organes encore en état seraient à leur tour prélevés en vue d'une autre intervention.
- Je sais, Jova, je sais, dit Graft après que le chariot se fut éloigné dans les couloirs déserts. Vous avez fait votre possible, mais il n'y avait rien d'autre a faire. Je l'avais moi-même opéré plusieurs fois, et ce qui est arrivé était inévitable. Mais je sais aussi que l'on ne peut s'empêcher d'espérer. Venez, ne restons pas là.
L'ascenseur les conduisit sur la terrasse, qui dominait toute la Cité baignée par le soleil couchant, soulignant l'ordonnancement de ses rues parallèles et la symétrie de son plan, mais aussi les couleurs fades et irrégulières de ses constructions.
Jova regardait en coin son supérieur, qui marchait un peu trop vite avec un déhanchement inhabituel, qui portait à chaque pas son corps vers l'avant.
- Jova, dit Graft d'une voix un peu précipitée, rien ne presse. Mais si par hasard vous trouviez...
Et il désigna le contour de sa hanche.
- Enfin... si cela est possible, bien sur. En fait, j'ai des difficultés a me baisser, et cela me gène pour mon travail. Votre... l'opéré... le patient, quoi, n'avait-il pas une hanche compatible avec la mienne ?
- Je vais m'en préoccuper, monsieur, dit Jova.
Il sait bien que non, pense. Pourquoi poser une question dont il connaissait parfaitement la réponse ? Mais ne venait-il pas de dire que l'on ne pouvait s'empêcher d'espérer ?
Jova évalua mentalement les chances de survie de son directeur, pensant qu'a moyen terme, le pire ne manquerait pas d'arriver : la hanche malade pèserait sur la colonne dorsale, qui finirait par se rompre, et alors...
Sur leur gauche, ils voyaient la colline dominant la courte et étroite vallée dans laquelle était logée la ville, couronnée par la massive silhouette du Temple. A cette heure, le spectacle était superbe, et ils le contemplèrent longtemps sans dire un mot.
- Jova, dit Graft, n'y a t'il vraiment aucune solution ? Sommes-nous bien sûrs d'avoir tout tenté, et d'être définitivement incapables de fabriquer les objets métalliques dont nous aurions besoin, en particulier pour ces prothèses et ces organes qui nous font si cruellement défaut ? La matière organique ne permet-elle vraiment pas d'obtenir un résultat acceptable, même au détriment de la solidité ? Il doit sûrement être possible de fabriquer de nouveaux composants, sans doute moins résistants, mais plus souples, n'est ce pas ?
- Sans doute, monsieur, dit Jova d'une voix morne. Nous allons essayer encore.
Il n'en croyait rien. Depuis les premiers essais, des siècles s'étaient écoulés, sans le moindre progrès. S' ils possédaient parfaitement les secrets de la matière organique et de ses délicates régulations, la métallurgie leur demeurait étrangère, et cette incapacité les condamnait à disparaître. Jova avait philosophé longuement sur ces constatations, cherché des solutions, puis s'était résigné. Finalement, les choses étaient simples, et l'observation de l'univers leur enseignait que tout avait un commencement et une fin. Cette fin était arrivée pour eux, c'était tout, et il se servait à rien de s'accrocher à d'inutiles espoirs.
Leur nombre diminuait régulièrement, et cette tendance s'était accentuée ces dernières années. Le simple examen de la courbe démographique permettait de prévoir qu'a ce rythme, elle couperait l'axe des abscisses, c'est à dire le zéro, dans quelques dizaines d'années. Autrement dit, l’extinction totale et définitive de leur race. Jova avait mis d'autant plus longtemps a s’en convaincre qu'il se sentait en pleine possession de ses moyens. Mais cette démarche était sans doute plus ardue pour ceux qui réalisaient que leur tour viendrait bientôt.
- Il faut y arriver, Jova, il le faut absolument.
- Vous avez raison, monsieur, dit simplement le chirurgien.
Ils regagnèrent leur logement en suivant un chemin qui longeait une énorme fosse qui avait été creusée afin d'enfouir les denrées alimentaires qui venaient d'être produits par l'unité de fabrication. Une machine poussait les caisses soigneusement étiquetées par paquets de dix, qui allaient s'écraser au fond du trou avec un bruit mou, laissant s'échapper leur contenu, une matière molle a l'odeur douceâtre. Le même engin rebroussa chemin en grinçant pour aller chercher un nouveau chargement avant que ne tombe la nuit.
Lorsque la fosse serait comblée, un autre engin viendrait recouvrir les caisses d'une épaisse couche de terre, puis on creuserait plus loin une autre fosse, qui serait remplie à son tour.
- Voyez-vous, dit Graft en désignant la fosse, le fond du problème est que certaines choses nous échappent, et nous échapperont toujours parce que nous n'avons pas été créés pour les comprendre. Ce n'est pas un problème d'intelligence, nous savons faire bien d'autres choses, mais une incapacité originelle que nous ne pouvons contourner.
- Bien sur, monsieur, bien sur ; je le sais depuis longtemps, et nous en avons souvent discuté. Auriez vous donc oublié, même un instant, ce que nous sommes ?
Graft porta la main a son dos avec une grimace, et murmura avec un geste d'impuissance :
- Ne vous moquez pas de moi, Jova. Je sais bien que nous ne sommes que des robots.

*
* *
Jova rentra rapidement chez lui, car il devait se préparer à la cérémonie du lendemain - la fête annuelle de la Création - que célébrait avec ferveur leur communauté. L'usage voulait que l'on s'y présente sous son meilleur aspect, non seulement en lustrant son enveloppe extérieure jusqu'à faire disparaître la moindre trace d'oxydation, mais encore en se démontant mutuellement afin de dépoussiérer tous les circuits et de lubrifier chacune des articulations.
Pour sa part, le chirurgien était parmi les citoyens les mieux conservés, pour l'excellente raison que son métier lui permettait d'avoir accès aux pièces les plus rares, récupérées lors des dépeçages de cadavres, et de les utiliser à son profit. Pour éliminer tout scrupule, il était entendu avec sa conscience qu'il était indispensable de procéder ainsi, puisque sa bonne santé était la condition princeps de la réussite de ses interventions, et le gage de la perfection de ses techniques opératoires.
Il se surprenait parfois avec désagrément à guetter la défaillance de l'un de ses patients, lorsque celui ci possédait un organe de remplacement en bon état dont il avait besoin ; mais on ne peut être maître de toutes ses pensées.
- Pourriez vous me démonter, s'il vous plaît ? demanda t'il a son assistant en s'étendant sur la table d'opération.
Bien qu'il eut subi des centaines de fois cette révision programmée, auquel tout le monde était formé, il lui était toujours désagréable d'être privé momentanément de ses membres ou de ses organes. Mais la complexité de leurs systèmes mécaniques et électroniques ne permettait pas réaliser soi même le découplage et la remise en place des différents éléments qui composaient leurs corps.
Son collaborateur s'acquitta de cette tache avec compétence, lui tendant parfois un de ses organes pour lui faire remarquer une petite imperfection ; mais dans l'ensemble, tout allait aussi bien que possible.
Il eut tout le loisir de réfléchir à la conversation qu'il venait d'avoir avec Graft, pendant que sa tète, séparée de son corps, reposait sur la table de démontage. Peut être avait-on renoncé trop vite... après tout, les premières recherches de matériaux de substitution ne dataient que de dix mille années solaires.
- C'est terminé, monsieur, dit l'assistant en essuyant la graisse qui avait coulé sur la table de réparation. Revenez dans trois mois pour la prochaine révision, comme d’habitude.
Lorsque ses éléments retrouvèrent leur place d'origine, une série de tests le rassura sur son intégrité, et il fut même surpris de retrouver une parfaite aisance dans les mouvements de sa jambe gauche, qui avait été changée quelques mois auparavant.
Il démonta à son tour son assistant, en se gardant de lui faire remarquer que sa prothèse d'épaule était à la limite de la rupture - à quoi bon l'inquiéter inutilement puisqu'il ne pourrait la changer -.
Le lendemain matin, le ciel était dégagé, augurant d'une belle journée de fête. Comme chaque année, la communauté des robots avait rendez-vous sur la place principale de la cité, pour le traditionnel verre d'eau lourde. Venus de chaque quartier, les différentes corporations - producteurs, contrôleurs, énergéticiens, réparateurs, dépeceurs - se rassemblaient par brigades et échangeaient avec les autres corps de métiers les traditionnels vœux de bonne fabrication.
Jova ne parvenait pas à oublier sa fonction, même en de telles circonstances. D'un œil connaisseur, il appréciait l'état de santé des nouveaux arrivants, et portait intérieurement un diagnostic rarement rassurant, ce qui l'empêchait de profiter de la fête en toute sérénité : les fossoyeurs de produits finis lui semblèrent particulièrement mal en point, car le travail de chantier soumettait leurs organismes a des chocs répétés, mal supportés par leurs puissants organes de préhension.
Vers midi, on commença à se mettre en place pour la procession, avec une bonne heure de retard sur l'habitude, tant le rassemblement précédant les vœux avait été lent.
Selon un rite immuable, le cortège remontait chaque année l'avenue principale, dans l'axe duquel se trouvait la colline que l'on escaladait par une petite route en pente conduisant au Temple, lieu coutumier de la cérémonie de la Création.
Bien que les plus valides aient veillé a ne pas prendre d'avance, la colonne s'étira rapidement, si bien que le groupe de tête atteignit la zone industrielle avant que la totalité des robots ne soit sortie de la ville.
En attendant les retardataires, ils eurent le temps de détailler le paysage, et de constater que l'une des trois unités de production,, spécialisée dans les matériaux de construction, avait cessé de fonctionner. Et qui plus est, il semblait que seule l'unité de production des aliments compactés était encore en activité : elle formait un bloc compact au-dessus duquel apparaissaient les sommets des cuves de fermentation, siège de la synthèse des matières organiques obtenues à partir de composés minéraux extraits des montagnes voisines.
En effet, un savant dosage d'enzymes et de micro-organismes transformait les minerais en composés organiques, dont se nourrissaient des cellules vivantes. Celles ci se développaient jusqu'à former une masse assez dense qui était ensuite débitée en petits blocs, compactés et emballés soigneusement, puis emmenés jusqu'au fosses de destruction.
Outre ces aliments, destinés aux Créateurs, les cellules servaient aussi à réaliser des structures semi-solides, telles que les constructions de la Cité ou le Temple de la colline. Depuis des années, on avait renoncé, en raison du ralentissement de la production, à agrandir et même a remplacer les habitations détériorées et c'était pour cela que la ville, dont les rues de chair rose étaient jadis la fierté de ses habitants, prenait peu a peu un aspect maladif et peu engageant.
La priorité avait été donnée à la fabrication d'aliments compactés, afin de satisfaire aux exigences inscrites a l'origine dans leur programmation.
Lorsque le groupe fut complet, l'ascension commença. Après avoir dépassé le cimetière, amas de tôles et de pièces irrécupérables où émergeait ça et la un membre tordu ou une tête rouillée, la route zigzaguait en une série de virages assez raides, avant d'arriver à l'esplanade. Jova, redoutant à juste titre un accident, fermait la marche en surveillant avec une inquiétude particulière les secousses que l'un des robots imprimait à son corps lors de chacun de ses pas..
C'était un individu de forte taille, affecté jadis a la garde planétaire, et qui avait subi récemment deux changements successifs d'articulation du genou. Opérations sans grand résultat, comme le prouvait sa démarche brusque et saccadée. Sans doute aurait-il fallu le laisser en bas, mais nul n'aurait souhaité priver un être parvenu au bout de sa carrière d'une ultime fête de la Création.
Ainsi que l'avait craint le chirurgien, l'inévitable se produisit au deux tiers du parcours : le robot invalide jeta trop brusquement sa jambe en avant, ce qui déséquilibra tout son corps et le fit basculer en dehors de la route, dans un bruit de métal rompu. Il s'effondra sur lui-même, et roula sans s'arrêter sur le flanc de la colline. Tout au long de la chute se détachèrent des petits éléments de son organisme, puis ce fut le tour du bras gauche, de la jambe droite, et finalement de la tête elle-même, qui continua sa course jusqu'à l'entrée de la ville. Un murmure de désolation parcourut les spectateurs, qui avaient suivi la scène sans pouvoir intervenir.
Avec un geste d'impuissance, Jova leur fit signe de continuer la marche, puisque de toute évidence il n'y avait plus rien à faire. Demain, l'équipe de dépeçage viendrait rassembler les restes du corps afin de rechercher quelque élément ré implantable, hypothèse douteuse après une telle chute. Mais il était inutile de gâcher davantage une journée qui, le matin encore, s'annonçait si belle.
Après l'accident, la progression fut encore plus lente, car chacun surveillait ses pas avec attention, tout en méditant sur le sort du disparu. Sa fin misérable, pensaient-ils, contrastait avec le souvenir de la race de robots puissante et redoutée qui avait été la sienne.
Ce fut un soulagement lorsqu'on parvint à l'esplanade, et qu'on entendit la respiration régulière du Temple. Celui ci était constitué d'un amas creux de chair rose réparti en masses distinctes, couronnées par six tentacules décoratifs. Avant chaque cérémonie, les officiants venaient chatouiller ces tentacules avec des roseaux jusqu'à ce qu'elles viennent se frapper les unes contre les autres en un joyeux bruit d'applaudissements. A l'intérieur du Temple se trouvait une vaste cavité soutenue par des piliers de matière torsadée, dont les nervures montaient jusqu'à la voûte et retombaient sur les cotés en filaments de plus en plus ténus. A certains endroits, la chair s'amincissait jusqu'à devenir transparente, laissant passer la lumière du jour.
Vue de l'extérieur, cette masse colossale était animée d'un mouvement faible, dont la tranquille régularité semblait prouver la bonne conservation de l'édifice. Pourtant, lorsque l'on le regardait avec plus de soin, de larges plaques anémiées étaient visibles au niveau des zones que les rayons solaires n'atteignaient pas.
Sur l'esplanade, Jova remarqua aussi des amas informes de cellules de desquamation que l'on était obligé de contourner pour rentrer dans la nef. Cette négligence flagrante de l'équipe de nettoyage était inadmissible, d'autant plus que ce jour représentait une fête importante pour leur communauté, et il se promit d'en faire la remarque aux autorités municipales.
Les robots pénétrèrent dans le Temple et se disposèrent dans les cavités organiques individuelles qui leur étaient réservées, en attendant l'arrivée toujours impressionnante du Grand Robot, ministre du Culte Eternel.
Celui ci fit une entrée très remarquée, une cape d'aluminium pourpre jetée sur ses épaules, les bras levés, étincelant comme s'il venait de sortir de la chaîne de fabrication.
Il balaya du regard l'assistance, et constata qu'elle était très clairsemée, puisque le quart de l'édifice suffisait à les contenir tous ; dire qu'au temps de l'opulence, la moitié des fidèles devait, faute de place, rester à l'extérieur pour suivre l'office...
Un bruit de tentacules plus violent annonça que la cérémonie pouvait commencer. Le Grand Robot monta en Chair -ainsi désignait t'on une excroissance du pilier central du temple- et prit aussitôt la parole :
- Mes biens chers robots, dit-il avec un brin d'emphase, je vous remercie d'être venus jusqu'ici - je sais ce qui s'est passé tout à l'heure et j'y reviendrai plus longuement par la suite - pour écouter ma parole et nous recueillir tous ensemble encore une fois. Mais je voudrais que notre prière soit cette année encore plus fervente, car le danger de l'extinction de notre communauté, nous le savons tous, se fait chaque jour plus pressant. Chacun de nous doit en être conscient, et se demander s'il n'a pas une part de responsabilité dans cet état de fait. L'absence de pièces de rechange, évoquée si souvent, n'explique pas tout.
En prononçant ces mots, il lança à Jova et Graft un regard lourd de mépris, signifiant ainsi le peu de cas qu'il faisait des scientifiques et de leur matérialisme borné.
- Nos défaillances, nos fautes individuelles ont aussi des conséquences que nous ne mesurons pas toujours. Car c'est en nous-mêmes que nous devons rechercher la cause de nos malheurs, a la recherche de nos péchés. Le péché, voila le maître mot ! Car nous avons commis des fautes, mes frères, soyons en persuadés, en oubliant d'observer un peu plus chaque jour les pratiques de bonne fabrication, en produisant des articles défectueux, en diminuant les cadences sous le prétexte fallacieux de l'inutilité des matières finies.
Son regard autoritaire plana sur l'assistance, afin que chacun prenne pour lui-même ces remarques sévères, puis il reprit :
- Oui, nous avons péché, et nous devons ici en demander pardon, en envoyant, par delà les espaces infinis, des signes manifestes de notre repentir et de nos désirs sincères d'amendement. Que notre prière atteigne les Créateurs afin qu'ils reviennent pour nous sauver, ainsi qu'ils nous l'ont promis ! Demandons leur d'être à nouveau parmi nous, et d'emmener, comme jadis, nos productions vers leur monde. Demandons leur aussi de se souvenir que c'est pour cela qu'ils nous ont construits, et que nous ne méritons pas leur silence et leur oubli. Qu'ils viennent enfin, qu'ils renouvellent nos corps afin qu'ils vivent éternellement a l'abri de la rouille et des courts circuits ! Tous ensemble, prions pour le retour des Créateurs !
- Revenez, revenez, Créateurs célestes, psalomnièrent les assistants tandis qu'une machine crachait des flots de gaz d'échappement, traditionnelle offrande, dans la salle immense.
Le Grand Robot vérifia que les émetteurs étaient parfaitement réglés sur les galaxies les plus lointaines, refuges possibles des Créateurs, et reprit en se frappant le thorax :
- Ne nous laissez pas succomber à la destruction, et donnez-nous les circuits éternels !
- Oui, donne -nous les circuits éternels !
Tous avaient repris en chœur l'incantation, avec une foi a la hauteur de leur angoisse. Mais devant le succès de ses anathèmes, emporté par sa tendance naturelle au cabotinage, le Grand Robot eut alors une idée particulièrement idiote.
- Repentez vous ! Prosternez vous jusqu'au sol, mes frères !, dit-il d'une voix terrible. Prosternez vous tous !
A ce signal, tous les robots se levèrent brutalement de leurs sièges et obéirent à l'injonction sans réfléchir, oubliant un instant de trop la faiblesse de leur constitution.
Alors, ce fut l'horreur. Dans des grincements épouvantables, de nombreux robots basculèrent sans retenue vers l'avant, entraînant leurs voisins dans leur chute, en se fracassant à terre les uns sur les autres. En quelques secondes, la fervente assistance ressemblait à un champ de bataille au soir d'une défaite.
Jova et l'équipe de secours se précipitèrent immédiatement vers les blessés afin de déconnecter les circuits les plus importants avant qu'ils ne grillent, tandis que la panique saisissait les robots restés debout et ceux qui étaient parvenus à se prosterner sans s'écrouler, mais n'osaient plus a présent se relever.
- Malheur à nous, malheur a notre race ! hurlait le Grand robot pour couvrir le brouhaha et tenter, sans succès, de retenir l'attention.
Jova vit tout de suite que Graft, pourtant peu enclin au mysticisme, était au nombre des victimes, et se traînait sur un coude en essayant de se remettre debout. En fait, c'était son voisin de gauche qui était tombé sur lui avec violence.
Nul doute que si les Créateurs les avaient vus ainsi, ils n'aient été saisis de pitié devant cette scène horrible, devant la détresse de ces êtres fauchés précisément a l'instant où ils imploraient leur secours. Mais depuis des millénaires, nul n'avait vu les Créateurs, nul ne savait même si les récits qui les décrivaient étaient exacts, car les souvenirs de leur passage étaient effacés de leurs mémoires.
La cérémonie tourna court, car les interventions urgentes réclamaient tous les soins des équipes de santé et de dépeçage, occupés à démonter séance tenante les pièces des morts afin de les replacer sur les blessés.
Jova avait fait transporter Graft sur une civière jusqu'à l'esplanade, afin qu'il profite une dernière fois de la vue de la Cité. Il était clair que son supérieur hiérarchique, avec qui il avait fait jadis l' ENA -la célèbre École Nationale d' Autoréparation, n'en avait plus pour bien longtemps.
Graft tourna la tète vers Jova et grinça un sourire.
- Et voila, Jova. Vous voici désormais le premier, et le seul praticien de la planète, ne dites rien, j'ai pratiqué assez la médecine pour connaître la vérité sur mon cas. Je crois que j'ai encore deux plaques dorsales presque neuves, prenez les pour vous, non, ne protestez pas, je sais que votre dos vous fait souffrir. Et puissent les Créateurs, depuis leur monde lointain, vous assister dans vos interventions.
- Ne vous fatiguez pas, monsieur, dit Jova, très ému. Essayez de boire un peu d'eau lourde, cela vous fera certainement du bien.
- Non, c'est inutile, et vous le savez bien. D'ailleurs, je vous ai dit des bêtises l'autre jour en vous parlant de ma hanche. Je savais bien ce qu'il en était, et ce qui m'arrive se serait produit un jour ou l'autre. D'ailleurs, je suis heureux de pouvoir disparaître en votre présence, car j'ai quelque chose à vous demander.
- Faites le, monsieur, je ferai mon possible pour cela. Faites le vite, s'il vous plaît.
En effet, l'un des circuits principaux venait de cesser de clignoter, signalant la coupure définitive des connexions entre la tête et le thorax. Ce signe précédait généralement de quelques minutes la mort de l'individu.
Le soir commençait à tomber, et les organes luminescents extérieurs du Temple étaient déjà visibles, diffusant une clarté douce et profonde. L'édifice entrait en repos, et respirait moins fort a l'approche de chaque nuit.
- Jova, détachez ma tête et emmenez moi dans le Temple, je dois vous montrer quelque chose. Laissez le reste de mon corps sur place, je n'en aurais plus besoin.
Le chirurgien fit habilement sauter les attaches, tira avec délicatesse la tête de Graft hors de son logement, puis la prit dans ses bras et entra dans la nef encore encombrée des restes des défunts.
- Allez jusqu'au pilier Nord, ordonna Graft d'une voix faible. Regardez maintenant vers le sommet. Non, pas la, plus haut. Vous voyez cette tache sombre ?
- Oui, monsieur.
- Et celle qui a gauche ? Et cette autre un peu plus loin ? Les voyez-vous ?
- Bien sur, dit Jova, je les vois. Que faut-il en penser ?
- Notre Temple est aussi malade que nos corps, et je crains qu'il ne disparaisse avant même que les robots ne se soient éteints. Vous rendez vous compte de ceci, Jova ? Les Créateurs vont revenir, c'est sur, puisqu'ils nous l'ont promis !
Cette espérance, affirmée avec autant de conviction, troubla profondément Jova, car leurs entretiens avaient toujours été marqués par un scepticisme raisonné vis a vis de la venue des Créateurs.
- Ils vont revenir, Jova, et que vont-ils trouver ? Des usines délabrées, des aliments impropres à la consommation, eux qui nous ont créés pour assurer leur subsistance. Tout juste verront-ils, en mettant les choses au mieux, quelques robots en pleine décrépitude. Quelle honte ! Quelle image auront-ils de nous, je vous le demande, comment devineront-ils que nous avons été puissants et productifs pendant très longtemps, que notre programmation a été respectée scrupuleusement, et que les marchandises étaient produites à temps et en quantité voulue. Comment comprendront-ils que nous n'avons eu d'autre ressource que de détruire ce que nous fabriquions, puisque les aliments ne pouvaient servir qu'à eux-mêmes. Hélas, pourquoi ont-ils oublié de nous laisser les secrets de la métallurgie, et les connaissances nécessaires à notre auto entretien !
Entre les mains de Jova, la tête de Graft prit une expression désolée.
- Il ne nous restait que le Temple, dit-elle, pour leur montrer de quoi nous avions été capables, et avec quelle confiance nous avons attendu leur retour. Si celui ci vient à disparaître à son tour, ce ne sont pas les habitations nécrosées de la Cité qui pourront témoigner en notre faveur.
- Je vous en prie, monsieur, restez calme, dit Jova. Ne voulez-vous pas aller au poste de secours pour tenter de trouver un autre corps ?
- Non, écoutez moi, je n'ai plus beaucoup de temps, et mes batteries cérébrales ne vont pas tarder à se vider à leur tour. Tenez, voilà une nouvelle tache là haut que je n'avais pas encore remarqué, cela ne s'améliore pas. Jova, il faut que quelque chose nous survive sur cette planète, un objet qui leur prouve que nous n'avons pas été éliminés sans rien faire, une trace de notre passage. Il le faut, et c'est ce que je voulais vous demander.
L'œil droit de Graft se ferma dans un claquement sec ; la fin était proche.
- Lorsqu'ils reviendront, je voudrais qu'ils trouvent un objet organique qui n'aura pu être fabriqué que par des robots doués de connaissances très étendues, même si nos corps sont ensevelis sous la rouille depuis des millénaires. Cette chose, dont je vous laisse le choix, se dressera ici, a coté du Temple ou à sa place, encore plus haut, encore plus parfait. Promettez moi, Jova, de vous consacrer à cette tache, car vous seul êtes capables de la mener jusqu' à son terme. Et surtout faites le rapidement, car le temps vous est aussi compté.
- Je vous le promets, monsieur, dit Jova.
L'œil gauche claqua également, et le bruit régulier de la ventilation cérébrale s'interrompit.
- Vous savez, ce n'est pas... si difficile... de...
Puis, dans un dernier grésillement, la tête de Graft cessa d'émettre.
La nuit était tombée maintenant, et le chirurgien resta un long moment dans le Temple à compter les taches brunes et à admirer en même temps la qualité de cette construction, réalisée dans des temps très anciens. Puis il sortit à pas lents, et descendit la route jusqu'à la courbe du cimetière, dans lequel il pénétra.
Il choisit une fosse peu profonde pour y enfouir la tête de Graft. Il regarda une dernière fois le visage de son ami, et dit sombrement :
-Etre ? Etre ou ne pas être, voila la question, se dit-il en pensant avoir trouvé une excellente expression.

*
* *
Les semaines qui suivirent cette tragédie épuisèrent les forces des robots demeurés valides : dans la plupart des cas, les blessés souffraient de multiples lésions, et il était difficile de les soigner avec efficacité.
L'équipe chirurgicale récupéra tout ce qui pouvait l'être sur les robots qui n'avaient pas survécu, si bien que quelques prothèses en bon état permirent de reconstituer un nombre d'individus suffisant pour maintenir la production à son niveau minimum : C'était surtout les robots chargés du transport et de la destruction des aliments qui faisaient défaut, si bien que les paquets encombraient les quais d'embarquement.
Jova passait le plus clair de son temps à opérer, et se réjouissait, malgré sa peine, d'avoir retrouvé une grande souplesse de mouvements grâce aux plaques dorsales de Graft. Il n'eut guère le loisir de penser à sa promesse, car les urgences opératoires se succédaient à vive allure. Grâce aux efforts du chirurgien, quelques robots retrouvèrent une santé presque parfaite, alors qu'à l'inverse, les infirmes moteurs, incapables d'assurer les taches productives pour lesquelles ils étaient conçus, se virent abandonnés à leur sort.
L'un d'entre eux fut même dépecé alors qu'il vivait encore, car ses membres puissants étaient un sujet de convoitise pour ses congénères. Ce crime affreux, inconnu dans leur société, fut jugé sévèrement, mais approuvé en secret, car il semblait anormal de ne pas pouvoir prélever les organes d'un sujet condamné par la science.
L'anéantissement des inutiles et des incapables figuraient d'ailleurs dans les Dogmes, dont on ne savait plus au juste s’ils avaient été écrits par les Créateurs où inventés par le Grand Robot.
Jova avait longtemps combattu cette attitude, si contraire à son éthique médicale, et prôné une plus grande indépendance vis à vis de la religion. Mais les idées programmées dans les mémoires mortes des robots les rendaient incapables d'imaginer un autre point de vue. Seuls quelques sujets étaient capables de manifester une relative indépendance d'esprit. Avaient-ils été conçus ainsi ? Avaient-ils développé leurs circuits grâce à l'étendue de leurs connaissances ? Nul ne pouvait le dire.
Un matin, il fut appelé par le Grand Robot en personne pour une nouvelle visite du Temple. En effet, la tache sombre que Graft lui avait indiqué, sur le pilier central de l'édifice, s'était agrandie et boursouflée, prenant une vilaine couleur violacée qui témoignait de la nécrose tissulaire sous-jacente.
Puis une mince fissure était apparue, d'où commença à suinter goutte à goutte un plasma épais et jaunâtre.
Jova trouva le Grand Robot en train de couvrir la plaie avec un enduit organique, tandis qu'un drain était mis en place pour évacuer le liquide.
- Qu'en pense vous, docteur, demanda t'il en appuyant du doigt sur la partie malade.
Le chirurgien s'étonna du ton courtois du ministre du culte, habituellement peu amène et peu disposé à demander des conseils ?
- Je pense, dit le chirurgien, qu'il s'agit d'une tumeur invasion, contre laquelle il n'y a, hélas, pas de remède réellement efficace. On ne peut même pas procéder à l'exérèse, car il y a un risque important d'effondrement de la voûte. Le mieux à faire est sans doute de cautériser les fissures et d'injecter des produits
désinfectants afin de réduire l'inflammation locale. Y a t'il d'autres zones aussi atteintes ?
- Je ne le pense pas. Regardez pourtant cette tache marbrée, sur le pilier gauche. Je crains qu'elle ne suive le même chemin. Et alors...
- Raison de plus pour ne pas opérer, dit Jova. Même en traitant ces piliers, les métastases se développeront ailleurs. Respectez scrupuleusement mon ordonnance et tenez moi au courant si la situation évolue.
Jova retourna rapidement à la clinique, très préoccupé par ce qu'il venait de voir. Graft avait raison, il fallait faire vite si l'on voulait mener à bien un projet quelconque. Et, observant le Temple de son bureau, au dernier étage de la clinique, il pensait au travail considérable qu'avait nécessité sa construction. Il était tentant de reproduire et même d'améliorer cet ouvrage gigantesque, qui puisait son énergie dans les rayons lumineux et n'avait demandé jusqu'à présent aucun entretien. Mais trouverait-on la matière nécessaire, et surtout le personnel suffisant pour l'assembler.
La lésion semblant se stabiliser, on en profita pour réunir une équipe de spécialistes de la matière organique, un architecte et divers conseillers. Jova prit la direction de cette commission mixte, chargée d'établir les plans de l'objet qui serait montré aux Créateurs lors de leur retour sur la planète. Ce travail s'éloignait de sa spécialité, mais sa dextérité lui permit de maîtriser rapidement les méthodes de synthèse de la matière organique, et de rêver, sans lendemain malheureusement, que l'on fabriquerait bientôt des tissus assez solides pour remplacer les organes métalliques.
Les premières constatations montrèrent qu'il fallait prévoir moins grand que le Temple, en insistant peut être sur l'esthétique et les systèmes d'autoentretien. L'idée qui prévalait était cependant de réaliser une construction de même nature, formé d'un tissu organique plus dense, et si possible résistant à la maladie dont souffrait le vieil édifice..
Pour faire bonne mesure et manifester que l'on gardait l'espoir de jours meilleurs, on multiplia dans les projets le nombre de sièges, comme si la communauté devait se reconstituer ; il est vrai que les bruits les plus insensés couraient, et chaque jour, quelqu'un prétendait qu'on allait pouvoir réutiliser et remettre à neuf les pièces dispersées dans le cimetière, ou découvrir un matériau nouveau.
A tout hasard, on pria le Grand Robot d'annoncer par sous entendus qu'il avait reçu des signes venus de l'espace, augurant d'un retour prochain des Créateurs ; il était donc urgent de reprendre une production à un rythme accéléré. En fait, la nouvelle construction nécessiterait une quantité de matière importante, et il fallait dores et déjà commencer à en faire des stocks.
Pendant ce temps, l'état du Temple ancien ne s'améliorait pas, et l'on essayait de nouveaux traitements, en injectant des dilutions infinitésimales de minéraux, ou en plantant de petites aiguilles dans le contour de la plaie ; ces solutions furent, bien entendu, un échec, et la partie atteinte, qui remontait le long du pilier, dégageait une fâcheuse odeur qui en disait long sur son contenu.
Il ne fut pas difficile de convaincre la population qu'il fallait prévoir un édifice dès maintenant, en prévision de la prochaine fête de la Création. Seuls les membres de la commission savaient quelle était, en fait, sa réelle destination. Les débats commencèrent : les uns optaient pour des formes simples, tour ou spirale, d'autres pour des éléments ramifiés et mobiles, tout y passa, et deux saisons s'écoulèrent encore sans que soit prise une décision.
Jova était chargé de faire le choix définitif ; se rendant compte que ses congénères cherchaient surtout à gagner du temps, supposant plus ou moins consciemment que chaque jour gagné retarderait leur fin. Il décida de réunir la commission et de leur imposer sa décision, et fixa la date au premier jour de l'été, dans son vaste bureau de la clinique chirurgicale.
Huit projets étaient proposés, très différents dans leur conception comme dans leur réalisation technique.
- Nous vous écoutons, dit Jova au premier rapporteur.
Ainsi commença la journée, dans une ambiance tendue, tandis que la lumière éclairait la Cité étendue à leurs pieds. Les exposés étaient longs et bien documentés, et Jova dut reconnaître que les architectes avaient réalisé un important travail ; il est vrai que depuis très longtemps, ils n'avaient eu l'occasion d'exercer leurs talents sur une construction d'une véritable ampleur.
Le projet le plus séduisant et le plus imposant était aussi le plus simple à fabriquer : La forme adoptée serait celle d'une pyramide constituée par les blocs d'aliments compactés qu'ils fabriquaient en pure perte depuis si longtemps. Il suffirait de les poser les uns sur les autres, puis de les relier par des connections nerveuses communiquant avec une mémoire centrale régulatrice.
Les différentes faces de la pyramide, recouvertes de panneaux chlorophylliens, capteraient à tour de rôle l'énergie solaire au cours de la journée. L'édifice serait creusé de cavités permettant réunions et cérémonies, et pourrait abriter les individus en cas de cataclysme. Bien visible du ciel, elle ne manquerait pas enfin d'attirer l'attention des Créateurs, qui trouveraient à l'intérieur des témoignages de la civilisation des robots au cours des millénaires passés, et les corps embaumés de quelques spécimens, entourés de leurs objets familiers et d'échantillons des différentes fabrications.
Ainsi verraient ils que leurs créations avaient assumées jusqu'au bout leur tache.
Tandis que l'orateur détaillait la technique de construction, on perçut une sorte de vibration sourde venant de l'extérieur, d'abord discrète, puis de plus en plus nette. Ils résistèrent à l'envie d' aller voir à la fenêtre l'origine du phénomène, car il fallait absolument tenir les délais de présentation des projets, afin de passer au vote avant la fin de la journée.
Chacun examina la maquette qui tournait devant eux, et montrait la pyramide dans son futur site, surplombant la ville comme le faisait le Temple ancien. Et ils rêvaient qu'ils feraient partie de ceux qui seraient inhumés dans l'édifice après l'arrêt de leurs circuits. Peut être les Créateurs pourraient-ils leur rendre la vie un jour, lorsqu'ils seraient de retour.
Le bruit augmenta, et Jova dut élever la voix pour se faire entendre : Ce travail allait demander plus de trente années solaires, et impliquerait la fabrication de deux millions d'unités de matière organique ; il nécessiterait la collaboration de la totalité des individus encore valides.
Là résidait le problème, car il n'était pas sur que leur nombre reste stable pendant la durée de la construction.
- Ne pensez-vous pas, dit il, qu'il vaudrait mieux opter pour une forme beaucoup plus légère, et même mobile, afin de permettre une meilleure adaptation à l'environnement et de réduire les temps de fabrication ?
Les assistants avaient de la difficulté à apprécier ce discours, car la vibration indéfinissable était en train de changer de nature.
-Je vous en prie, dit Jova d'un ton ferme, il nous reste deux projets à étudier après celui là, je vous demande d'être attentifs. Je disais à l'architecte que le creusement des cavités de la pyramide exigerait de déconnecter une partie des blocs mis en place lors de son édification.
Au même instant, les robots qui n'assistaient pas à cette réunion rechargeaient leurs circuits aux distributeurs d'énergie reliés à la centrale solaire. Debout dans des alvéoles disposés en spirale sur la place principale de la Cité, ils attendaient, immobiles, que leur potentiel énergétique soit revenu au maximum. Alors seulement, les alvéoles s'ouvriraient, leur rendant leur liberté de mouvement pour plusieurs semaines.
Eux aussi entendaient l'étrange rumeur, qui se propageait comme une onde sourde et continue, mais tout déplacement leur était impossible.
Et c'est ainsi que ceux dont les alvéoles étaient tournées en direction de la colline du Temple virent s'affaisser lentement l'une des tentacules qui ornaient le colossal édifice. Lorsque le tentacule fut entièrement flasque, le phénomène marqua un temps d'arrêt. Mais au bout de quelques instants, on vit s'amollir les autres tentacules, puis la voûte perdit de sa hauteur. C'était l'édifice tout entier qui semblait se dégonfler à vue d'œil, comme un ballon crevé. Tous comprirent que l'abcès du pilier venait de se rompre sous la pression de la matière décomposée, mais n'eurent même pas le temps de réaliser ce qui suivit.
Le bruit se transforma en une sorte de galop mouillé, de plus en plus ample, et une énorme vague semi-liquide jaillit sur l'esplanade, puis déboula de la colline, sauta la route et se déversa directement dans les rues de la Cité par l'artère principale qui conduisait à la place
En grondant, la masse informe de matière putréfiée envahit la ville, giflant les murs de paquets glauques et nauséabonds qui s'accrochaient aux parois puis coulaient en filets glaireux, s'insinuant dans les moindres espaces et ensevelissant sous leur poids les constructions, les centrales régulatrices et les robots en cours de charge.
Le flot se ralentit lorsque le Temple fut entièrement vidé, et s'étala largement jusqu'à faire disparaître les structures les plus basses, charriant d'ignobles amas de cellules corrompues.
Des fenêtres de la clinique, Jova et son équipe assistèrent sans rien pouvoir tenter à la disparition de leur Cité dans une gelée noirâtre, tandis qu'une horrible odeur montait vers eux dans le silence retrouvé.
L'arrivée de la vague s'était produite peu de temps avant le coucher du soleil ; dans la ville privée d'énergie et de lumière par la boue organique, qui avait envahi le coeur des machines, les survivants durent attendre le lendemain matin pour juger de l'ampleur de la catastrophe, qui reléguait les événements survenus pour l'anniversaire de la création au rang d'incident mineur.
Leur monde déjà vacillant et condamné venait de disparaître dans une ultime convulsion, enseveli par la matière qu'ils avaient fabriquée, qui commençait à sécher en surface et recouvrait en flaque tout ce qui était leur existence.
Pendant les premiers jours, les survivants tentèrent d'extraire quelques-uns de leurs compagnons de la soupe épaisse qui les recouvraient, et réussirent à en dégager plusieurs de leurs alvéoles, mais ils ne purent les ramener à la vie : les robots, frappés à l'un des instants cruciaux de leur existence, demeurèrent inertes. Même leurs organes les plus internes, irrémédiablement corrodés, n'étaient même plus récupérables pour de futures greffes.
Vains aussi furent leurs efforts de remise en marche de l'unité de production et des transformateurs d'énergie. Tout était bel et bien détruit, à l'exception de la clinique, érigée sur un petit promontoire auquel elle devait sa précaire existence. Intacte mais privée de sens puisqu'elle ne recevrait jamais plus de nouveaux patients. Lorsqu'ils firent l'inventaire de ce qui avait été épargné, qui se résumait aux réserves d'énergie et de matière propre aux besoins médicaux, ce fut la consternation : Il ne leur restait que quelques semaines d'autonomie, après quoi ils rejoindraient leurs compagnons dans la mort, et la nature aurait tôt fait de supprimer toute trace de leur passage sur la planète.
Tous le savaient et erraient désœuvrés dans les rues désertes, recouvertes maintenant d'une couche solide, sans teinte, envahie par les moisissures, qui cédait parfois sous les pas et laissait sourdre un liquide verdâtre à l'odeur insupportable, ou se gonflait en œdèmes gazeux qui éclataient avec un bruit mou.
Devant la détresse de ses compagnons, Jova éprouvait une grande souffrance ; habitué depuis longtemps à l'idée de sa fin prochaine, il n'avait été surpris que par la rapidité du dénouement ; il sentait cependant peser sur lui et sur ses derniers compagnons l'interminable attente. Incapables de se supprimer eux-mêmes, car leur autodestruction n'avait pas été programmée, ils guettaient chaque jour l'épuisement de leurs réserves, et redoutaient en même temps cette fatalité.
Il fallait à tout prix faire quelque chose, songea Jova, pour occuper, même si cela ne servait à rien, cette ultime période ; c'est pour cela qu'il les réunit à nouveau, dix jours après le drame, sur la colline du temple ancien. Toute l'esplanade était recouverte d'une peau dure et plissée étalée sur toute la surface, que le vent détachait par morceaux qu'il emportait au loin.
- Mes amis, dit-il d'une voix qu'il voulait calme et confiante, vous savez comme moi quelle est notre situation et notre devenir. Quelque part sous cette croûte gît le corps du Grand Robot, seul capable de s'adresser aux Créateurs ; ce n'est donc plus de la prière que nous pouvons espérer un secours. C'en est fini de notre civilisation, notre belle Cité maintenant engloutie, et aussi de notre projet, sans doute trop ambitieux, qui nous a masqué les réalités et a précipité notre chute.
Faut-il cependant abandonner tout espoir de laisser derrière nous, à l'intention des Créateurs, une trace de notre existence ? Je pense que non. Nous devons avoir à cœur de montrer une dernière fois, comme nous avions l'intention de le faire, que nous n'étions que des robots, c'est vrai, mais cependant des robots pensants...
Il marqua un temps d'arrêt, et ses compagnons cessèrent de contempler la cité ensevelie en grinçant de tristesse, pour se tourner vers lui.
- Nous disposons encore, reprit-il, de quelques réserves de matière organique, de notre connaissance de son organisation, des ressources de la clinique, et d'un peu de temps. Aussi, je vous propose de tenter, avec nos faibles moyens, de réaliser quand même une œuvre ultime. Elle n'aura ni l'ampleur ni la finition que nous souhaitions lui donner, mais ce projet nous aidera à vivre les jours à venir. Et si nous le menons à bien, la chose qui en surgira à quelque chance de résister jusqu'au retour de nos maîtres. Il faut maintenant me dire ce que vous pensez de cette idée.
Contrairement à ses craintes, les huit survivants furent immédiatement d'accord, et commencèrent à examiner les modalités pratiques avec un enthousiasme surprenant. En moins de deux jours, le projet était dessiné, les plans étaient prêts et la réalisation du prototype commença. Afin de ne pas gâcher le peu de matière saine qui leur restait, on décida de fabriquer, si cela était possible, plusieurs copies de leur œuvre, qui seraient répartis en différents endroits de leur monde, afin que les Créateurs les découvrent même s’ils débarquaient loin des ruines de la cité.
Ils ne quittaient plus la clinique, tandis que Jova et ses assistants procédaient aux opérations successives de fabrication et d'assemblage des éléments dans une joie créative que tempérait l'obligation d'aller à l'essentiel. Il fallut supprimer nombre de circuits intéressants, mais trop longs à mettre au point. Parfois, ils butaient sur une difficulté, et devaient chercher rapidement un moyen de la contourner, car nul n'oubliait pas que chaque instant leur était compté. Tout avait été dit sur la colline, mais ils ne pouvaient s'empêcher de scruter le ciel dans le fol espoir d'y voir apparaître un vaisseau salvateur, et de réciter les prières que le Grand robot leur avait apprises jadis. Puisque Ils devaient revenir, pourquoi ne serait ce pas aujourd'hui ? Pourquoi ?
En fait, nul vaisseau n'apparut, mais ils poursuivirent leur ouvrage sans faiblir, à la satisfaction de Jova ; grâce à cette activité débordante, le prototype fut prêt à fonctionner dés le début de l'automne. On le maintiendrait quelque temps dans une zone protégée, puis il serait livré à la nature pour y survivre sans leur aide.
S’il donnait satisfaction, ils auraient peut être le temps d'en réaliser au moins un autre, et davantage si la vitesse d'assemblage était maintenue.
- Et voila, dit un jour Jova en suturant le dernier point. Ce n'est ni très beau, ni très fonctionnel, car il a fallu utiliser des restes, mais \a devrait marcher.
Il se recula et regarda l'objet posé sur la table.
- Rien à dire, renchérit l'un des assistants, ce n'est pas si mal. Je ne saurais dire à quoi cela ressemble, mais c'est plutôt bien fait.
Jova réfléchit durant quelques minutes, puis lâcha finalement.
- Finalement, oui, à vrai dire, je trouve cela très bon
- Au fait, Docteur, avez-vous songé à lui donner un nom ?
Jova sembla réfléchir quelques instants, jeta un regard circulaire sur les robots, et dit finalement :
- A vrai dire, oui, j'y ai pensé, mais si vous avez une autre idée, je veux bien en discuter.
- Je vous en prie, Docteur, cet honneur vous revient.
Le chirurgien redressa la tête, visiblement très fier de son œuvre comme du nom qu'il avait trouvé :
- Merci de votre collaboration et de votre amabilité, mes chers amis, dit-il. A vrai dire, j'ai eu une idée : que penseriez vous, par exemple, de "Adam ?»



« Yahvé créa l’homme à son image, à l’image de Yahvé il le créa, et il vit que cela était bon »
La genèse, 2, 27-28; in « La bible de Jérusalem »